MORANDI EN JOUEUR D’ÉCHECS [PHILIPPE JACCOTTET / HERBERT LIST]

morandi-herbert_listUn portrait, par le photographe Herbert List, de Morandi penché sur un groupe de ses objets familiers dans un regard d’une telle puissance de concentration qu’un critique a pu comparer l’attitude du peintre à celle d’“un joueur d’échecs qui médite un coup tout en ayant déjà présent à l’esprit le schéma des coups suivants, voire de toute la partie” ; “je crois, poursuit-il, qu’il mettait la même attention à déplacer ses objets dans la lumière tranquille de l’atelier, sur la table nappée d’une feuille de papier couverte de signes, de marques et de chiffres correspondant aux différentes compositions qu’il ne cessait de varier”. Comparaison très pertinente, au moins pour une part. Pour l’autre : il est clair que Morandi n’avait pas d’adversaire en face de lui et qu’il ne pouvait donc s’agir d’un duel dans lequel cet effort extrême de concentration n’eût abouti qu’à se montrer meilleur que l’adversaire, ou à rechercher la seule récompense d’une opération toute mentale.

À moins d’oser cette banalité grandiloquente que l’adversaire était la mort, le but : en déjouer de son mieux les ruses ; mais, quant à l’énigme propre à Morandi, nous n’en serions pas plus avancés.

 

Philippe Jaccottet, Le Bol du pélerin (Morandi), Œuvres, NRF, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1994, pp. 1132-1133.

Photo : Herbert List, 1954.

6 réflexions au sujet de “MORANDI EN JOUEUR D’ÉCHECS [PHILIPPE JACCOTTET / HERBERT LIST]

  1. Je ne connais pas vraiment ce peintre italien, il voyait sûrement dans les objets, une forme artistique que je suis moi-même bien incapable de voir, d’où certainement cette concentration ?

    Amicalement.

  2. Certainement, avec De Chirico, un des grands peintres italiens du 20e siècle (mais je le préfère à De Chirico). Son intimisme, sa figuration presqu’abstraite, ce tant avec si peu. Peut-être à la peinture ce qu’Anton Webern est à la musique. Comparaison osée.

  3. L’attitude de ce peintre est curieuse, certes on peut penser à celle d’un joueur d’échecs, mais je vois également dans son regard un scepticisme, mais, sur le placement des “pièces” qu’il va peindre, ou sur son art ? … l’éternelle insatisfaction de l’artiste !

  4. De ces “pièces” Morandi connaît tout, ou presque, il les a tant peintes déjà. Mais cherche-t-il encore une nouvelle combinaison… ou, désespérément, ce que Jaccottet suggère en ses dernières lignes ? Il en va du peintre, à l’autre bout de son pinceau ou de sa brosse, comme de l’écrivain, au bout de sa plume ou de son clavier, comme d’autres par ailleurs…, à l’autre bout, c’est toujours la mort qui triomphe.

  5. C’est Picasso( entre autres)je crois qui compare peinture et tauromachie (c un peu vache!)..Peut-être l’adversaire n’est-il autre que la peinture elle même .. le médium, à qui s’y frotte, oppose une résistance qu’il faut lever. Comme le funambule sur sa corde tendue, la traversée (ou la chute) tiens à ce je ne sais quoi ou au presque rien. Quant à la mort ces mots de Michon ajoute une piste” Que les choses de l’été, l’amour, la foi et l’ardeur, gèlent pour finir dans l’hiver impeccable des livres. Et pourtant dans cette glace un peu de vie reste prise, fraîche, garante de notre existence et de notre liberté”. Pour les échecs je suis partagé, sûrement pour l’installation du motif qui correspond à la disposition des pièces sur l’échiquier(avant la partie). Austérité, agencement savamment calculé, abstraction, c’est ce qu’offre la surface, mais quand on pénètre le monde de Morandi; objets bonhomme qui raconte dans une matière brutes, franche, concrète et pourtant délicate, sensible, pudique, aussi une ligne qui a les comportements du timide donc attachante (appréciations subjective). je ressents la musique de Morandi pas ses stratégies,est-il stratège, la question reste ouverte, c vrai qu’en musique on écoute les musiciens pas la partition.Donc Morandi le pendant de Webern Je partage.

  6. Très juste ce que dit Michon ! Quant à la stratégie (des échecs), il me semble qu’en réalité pour Morandi, comme pour Webern, ce n’est pas sur un échiquier-prétexte qu’elle s’exerce, mais sur la toile, pour le premier, dans ses subtiles variations, comme sur la subtile, aussi, partition, pour le second. Mais il faut alors entendre ‘jouer’ comme une réelle ‘interprétation’, stratégique (?). Jaccottet est bien placé, lui qui est un admirable et sensible interprète littéraire et poétique…

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