MOTS DE RIEN ET MAUX DE REINS

Quand on enchaîne les mots, ils se déchaînent [Moi].
 

Étudiant, je me donnais (mes camarades m’y encourageaient d’ailleurs — un certain café ‘Le Français’, notre repaire d’alors, s’en souvient, s’il existe encore) pour champion de France de calembours et autres jeux de mots (laids)… ainsi que de patins à roulettes (on ne parlait pas encore de ‘rollers’ — aujourd’hui le triste état de mes lombaires me l’interdirait) — ce qui est tout à fait complémentaire. D’aucuns n’apprécient pas cette discipline — c’en est une cependant ! — et ce qu’elle leur semble avoir de ‘capillotracté’ (comme en a débattu très académiquement Umberto Eco). Comme quoi encore, à tirer les mots et les choses par les cheveux, il finit par en jaillir quelque chose !

Tourmenté par l’absence de reconnaissance, et à me tourner vers mon passé — quitte alors, comme l’exprimait si bien Pierre Dac, à prendre le risque, quant à mon avenir, de l’avoir dans le dos — qui, de plus, à force de croître, semble s’amenuiser — effet paradoxal d’une vision qui fut toujours défaillante mais ne s’en améliore pas pour autant —, je me suis tourné aussi corollairement vers la philosophie — bonne référence s’il en est depuis les présocratiques — pour, enfin justifier que ce qui dans le calembour est commun, n’est pas aussi commun qu’on le prétend. Recours donc aux meilleurs auteurs, et, en l’occurrence, tout à fait par hasard — merci, ô toi qui fais bien les choses ! —, à Vladimir Jankélévitch :

Trop sûr de sa propre indifférence, l’ironiste se tente lui-même; or, la fragile cuirasse ne le protège guère ; et sa neutralité est une neutralité pour rire. Il lui arrive pourtant de se reprendre contre la partialité de cette sympathie renaissante : le jeu de mots lui sert précisément à assouplir ce langage qui lui échappe. Mais quelques calembours ne font pas l’ironie : il reste sérieux, malgré sa goguenardise à fleur de peau. Il croit se détacher, et au fond, il s’étourdit. Tout à l’heure il redevenait naïf. Maintenant la tête lui tourne : pris de vertige, il titube, affolé, entre le réel et le jeu. La conscience s’entortille dans ses incognitos et ses quiproquos extravagants et, comme à certains égards Pascal ou Kierkegaard, se maquille elle-même avec des pseudonymes. Ce ne sont que folâtreries et adroites cabrioles. L’ironiste ressemble à ces provocateurs qui, pour avoir joué leur rôle avec un peu trop d’ardeur, finissent par ne plus savoir eux-mêmes s’ils travaillent avec la police ou avec les révolutionnaires : à force de manger à deux râteliers, ils perdent de vue le “système de référence” et ils trompent tout le monde. Telle est la dialectique périlleuse et quasi acrobatique de l’espionnage. On n’endosse pas toute sa vie un certain costume, sans adhérer plus ou moins aux idées de ce costume : de là sans doute bien des “substitutions de motifs”  et toutes sortes de demi-conversions. L’ironiste, jouant double jeu, appartient à ce troupeau ambigu des menteurs sincères qui fait le désespoir du dogmatisme et qui est à mi-chemin entre l’illusion et la vérité, entre l’hypocrisie et la bonne foi.

Vladimir Jankélévitch, L’ironie, p. 147, Coll. Champs, Flammarion, Paris, 1983.

Merci, Vladimir, tu éclaires mon propos et m’ouvres des perspectives : Pascal, Kierkegaard, l’espionnage, les idées du costume… Hmmm !

Décidément, je ne regrette pas d’avoir soustrait ce bouquin à la bibliothèque de cet ami — qui, hélas, n’en a plus rien à faire.

À une ‘costumière’ [des idées].

P.S. : Que l’on excuse mon propos alambiqué. Atavisme de vieux bouilleur de [mot] cru !

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