NAÎTRE VIEUX… [JEAN BAZAINE]

bazaine170x118Sous ce titre, je donnais, en décembre 1990 — déjà ! —, un article, élément d’un dossier consacré au vieillissement dans notre société et intitulé “Vieux et Sénior ?”, dans le magazine belge Espace de Libertés. Le propos, de manière concertée, venait en contrepoint d’un discours déplorant les effets du vieillissement et souhaitait montrer qu’il est des circonstances où la réalité à tendance à s’inverser. Mon exemple était celui du peintre Jean Bazaine (1904-2001), malheureusement mort depuis, auquel il a été fait allusion dans un autre texte [BRAM VAN VELDE, PEINTRE-CLÉ, HOMME-SERRURE] ; d’où l’exhumation de ce vieil article, d’autant qu’y reviennent, de manière presque obsessionnelle, des noms, des motifs que l’on retrouve ici en maintes occasions.

Écrire sur la vieillesse, c’est, lorsqu’on n’est pas soi-même inscrit dans le grand âge, risquer un discours aveugle et chargé de projections difficilement maîtrisables, dont la moindre n’est pas celle que nous dicte notre angoisse personnelle face à la mort. Une solution, précaire sans doute, consiste en un regard “technique” d’exorcisme ou de gratification, un misérable art d’être grand-père.

Tout autre est le cheminement, j’oserai le mot de philosophie que s’est assigné Jean Bazaine, qui, octogénaire resplendissant, ose une peinture des plus modernes, des plus toniques, marquée du sceau de la non-figuration et une réflexion qui transcende sa vie, son œuvre, les avatars de son époque et le destin de l’humanité.

 

LE PARADIS PERDU

Vieillesse, “forces dépassées, repères perdus — oublieux du passé, privés d’avenir — égarés dans un univers sans bords, accordés à une lumière d’avant la lumière : remontée en enfance qui retrouve le cri du nouveau-né, son irrésistible faiblesse, dans la clarté finale du monde revenu à son premier matin”, s’exclame Jean Bazaine dans un essai fulgurant comme sa peinture.*

À rebours des évidences habituelles, bien admises, jamais discutées, voire indiscutables, Bazaine bat en brèche cette projection purement géométrique qui imprimerait à la vie une perspective univoque.

De l’enfance à la vieillesse, du moins au plus, de l’ignorance à l’expérience, du néant à la richesse, s’imposerait, comme allant de soi, un progrès irrévocable ?

Comme si l’existence était un grenier qu’il faut vider pour remplir sa besace, un temps qu’il faut épuiser, une source intarissable où s’abreuver.

Mais “le génie, la force étrange des vieux peintres, c’est ce pouvoir d’oubli, cet abandonnement total, c’est d’avoir accepté, non sans angoisse peut-être, que la source ne peut jaillir que du désert”. Il s’impose nécessairement, dès lors, d’inverser notre regard ; rien n’est jamais acquis et le salut est dans l’égarement, car la vieillesse s’interdit de posséder la vie, elle permet de s’y soumettre, elle autorise effectivement l’abandonnement allègre de l’être à lui-même et à son œuvre. Elle implique une salutaire errance.

Ah, les vieux peintres, qui ont désappris à peindre pour se livrer corps et biens à leur peinture. Et l’on songe à Picasso, à Matisse, au vieux Léonard, à Breughel, à Renoir, à bien d’autres, à Hokusaï qui disait : “Quand j’aurai 110 ans, je tracerai une ligne et ce sera la vie.”

Il y a là une fantastique contestation de cette culture du projet qui envahit, liseron rebelle, notre existence entière, nous soumettant à sa prolifération sauvage. Nous voici bien loin des profils de carrière et autres plan d’épargne-retraite, comme si le but ultime de la vie était d’en bien finir.

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LE PARADIS RETROUVÉ

Le geste créateur absout certainement le peintre, ce décodeur d’univers, de la banalité quotidienne à laquelle s’astreint l’humanité courante ; chaque touche arrachée à la toile doit tendre vers l’initiale perfection. C’est Braque qui montrant une toile blanche disait : “C’est à cela qu’il faut arriver”. Pure figure ? Peut-être ! En effet, “il reste l’essentiel, ce vide que les années creusent en nous plus profondément, cette faim violente d’une réalité ‘extérieure’, qui prend lentement la forme de notre réalité la plus secrète”.

Ainsi, il en va de “ces vieillards possédés” aux “regards hallucinés” comme de cet “archer zen (qui) pendant de longues années, apprend à tendre son arc, à viser une cible qui lui semble d’abord extérieure. C’est alors qu’oublieux du but, oublieux de soi, dépossédé, il parviendra à s’atteindre lui-même, il se confondra avec la cible”.

En définitive, la réalité extérieure se concentre, s’essentialise ; les autonomies respectives de l’homme, de sa vie, de son œuvre font place à un nouvel état de réalité d’une densité et d’une plénitude incomparables, mais pourtant si voisines de l’absence.

Que d’épreuves subies, lente montée initiatique, chemin pavé d’incertitudes et d’échecs ; par là se découvre peut-être, ample paysage, le sens d’une “liberté non donnée, mais à tout instant gagnée. Non en ignorant l’échec, ce qui n’est pas même le privilège de Dieu, mais à partir de l’échec irrémédiable et sans limite de l’homme : sans cesse dépassé, il devient à son tour création sans limites…”

Dépassement, là est sans doute le fin mot de l’énigme existentielle — et essentielle. Aboutissement ? Certainement pas, mais “étroite ligne de crête… concédée dans l’insécurité du lendemain.”

Effectivement, découverte d’un horizon resplendissant en son orient, horizon aux éclats de passion. Revanche prise sur un temps exténué. “Il y faut le nerf et la rage”, disait Ingres, “le sommet de l’aveuglement et de l’irréflexion”, ajoute Bazaine.

Ici, l’excès de l’homme en sa vieillesse se réalise par la peinture, d’autres voies sont sans aucun doute accessibles, dans ce cheminement personnel qui redouble un autre cheminement, celui lent et aléatoire de l’humanité en son déploiement, nommé Histoire, et qui nous mène en vingt mille ans d’Altamira à Guernica.

Vieillesse qui acquiert sa force justement essentielle de “sa moindre résistance, (de) l’abandon de cette volonté de puissance sur le monde qui […] lui semblait être le ferment nécessaire de son art…”

Nous voici exactement dans la perspective ouverte par Jean de la Croix, que Bazaine cite d’ailleurs, en exergue de son essai : “Surtout il faut passer au non-savoir : car en ce chemin, laisser son chemin, c’est entrer en chemin”, Braque nous y rejoint : “J’oublie, j’oublie tout. Heureusement. C’est une bénédiction que l’oubli !”

La conclusion s’impose, à l’encontre de ceux, et ils sont légion, qui veulent voir en l’extrême vieillesse une déplorable mais inéluctable régression infantile, elle illumine la démarche de Jean Bazaine et éclaire le “sens de sa peinture” : “La vie d’un peintre c’est à rebours qu’elle se déroule : le peintre naît vieux.”

* Jean Bazaine, Le temps de la peinture, Aubier, Paris, 1990, 215 p. Cet ouvrage rassemble des articles et essais publiés entre 1938 et 1973, ainsi qu’une préface originale. Le thème de la vieillesse est essentiellement développé dans cette préface et dans le dernier essai : Exercice de la peinture. Toutes les citations, y compris celles émanant d’autres auteurs, proviennent de l’ouvrage.

P.S. : Treize ans plus tard [nous étions en 2003], je n’opterai plus pour ce bel optimisme quant au grand âge — quoique ! Pour ce qui est de l’image que (se) donnent les peintres vieillissant, je renverrai aux autoportraits de Rembrandt, Cézanne et Bonnard dans Paul Cézanne et quelques-uns …  La référence à l’archer zen semble provenir de : Eugen Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Éd. Derwy, Paris.

 

Illustrations : Jean Bazaine [1904-2001], Portrait du peintre en vieillard et Pierre-ciel, 1974, huile sur toile, 55 x 196 cm, collection Frac Bretagne.

Publié initialement, ici, dans les pages ‘Chemin faisant…’ du site sous le clavier, la page, en 2003.

1 réflexion au sujet de “NAÎTRE VIEUX… [JEAN BAZAINE]

  1. Paradis perdu, paradis retrouvé…, oui certains passages m’ont inspiré la vieillesse et d’autres, la jeunesse. Je sais cette impression de toile blanche, cette impression d’oubli (cf. Braque) et en même temps je sais ce sentiment d’accomplissement, d’expérience, mais, je sais aussi ce retour à l’enfance, de plus en plus. Alors, il est possible que la difficile réponse à la question : “À quel âge sommes-nous vieux ?” soit :

    Lorsque nous nous sentirons de plus en plus jeune, et peut-être jusqu’à la naissance à nouveau. Ce serait une si belle définition !

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