Ô OMAR ! [OMAR KHAYYÂM]

khayyamCela faisait belle lurette que je ne lui avais pas rendu visite — à force de distribuer les livres que j’avais de lui… ! — ; on me rappelle à l’ordre. Voici donc une place pour une large sélection des “Quatrains” d’Omar Khayyâm (qui ici n’en sont plus ; mais que peut la traduction !?)

 

RUBÀIYÀT / QUATRAINS

I. Tout le monde sait que je n’ai jamais murmuré la moindre prière. Tout le monde sait aussi que je n’ai jamais essayé de dissimuler mes défauts. J’ignore s’il existe une Justice et une Miséricorde… Cependant, j’ai confiance, car j’ai toujours été sincère.

II. Que vaut-il mieux ? S’asseoir dans une taverne, puis faire son examen de conscience, ou se prosterner dans une mosquée, l’âme close ? Je ne me préoccupe pas de savoir si nous avons un Maître et ce qu’il fera de moi, le cas échéant.

III. Considère avec indulgence les hommes qui s’enivrent. Dis-toi que tu as d’autres défauts. Si tu veux connaître la paix, la sérénité, penche-toi sur les déshérités de la vie, sur les humbles qui gémissent dans l’infortune, et tu te trouveras heureux.

IV. Fais en sorte que ton prochain n’ait pas à souffrir de ta sagesse. Domine-toi toujours. Ne t’abandonne jamais à la colère. Si tu veux t’acheminer vers la paix définitive, souris au Destin qui te frappe, et ne frappe personne.

VIII. En ce monde, contente-toi d’avoir peu d’amis. Ne cherche pas à rendre durable la sympathie que tu peux éprouver pour quelqu’un. Avant de prendre la main d’un homme, demande-toi si elle ne te frappera pas, un jour.

IX. Autrefois, ce vase était un pauvre amant qui gémissait de l’indifférence d’une femme. L’anse, au col du vase… son bras qui entourait le cou de la bien aimée !

XII. Tu sais que tu n’as aucun pouvoir sur ta destinée. Pourquoi l’incertitude du lendemain te cause-t-elle de l’anxiété ? Si tu es un sage, profite du moment actuel. L’avenir ? Que t’apportera-t-il ?

XIII. Voici la saison ineffable, la saison de l’espérance, la saison où les âmes impatientes de s’épanouir recherchent les solitudes parfumées. Chaque fleur, est-ce la main blanche de Moïse ? Chaque brise, est-ce l’haleine de Jésus ?

XIV. Il ne marche pas fermement sur la Route, l’homme qui n’a pas cueilli le fruit de la Vérité. S’il a pu le ravir à l’arbre de la Science, il sait que les jours écoulés et les jours à venir ne diffèrent en rien du premier jour décevant de la Création.

XV. Au delà de la Terre, au delà de l’Infini, je cherchais à voir le Ciel et l’Enfer. Une voix solennelle m’a dit : “Le Ciel et l’Enfer sont en toi.”

XVII. La brise du printemps rafraîchit le visage des roses. Dans l’ombre bleue du jardin, elle caresse aussi le visage de ma bien aimée. Malgré le bonheur que nous avons eu, j’oublie notre passé. La douceur d’aujourd’hui est si impérieuse !

XVIII. Longtemps encore, chercherai-je à combler de pierres l’Océan ? Je n’ai que mépris pour les libertins et les dévots. Khayyâm, qui peut affirmer que tu iras au Ciel ou dans l’Enfer ? D’abord, qu’entendons-nous par ces mots ? Connais-tu un voyageur qui ait visité ces contrées singulières ?

XX. Aussi rapides que l’eau du fleuve ou le vent du désert, nos jours s’enfuient. Deux jours, cependant, me laissent indifférent : celui qui est parti hier et celui qui arrivera demain.

XXIV. Dans les monastères, les synagogues et les mosquées se réfugient les faibles que l’Enfer épouvante. L’homme qui connaît la grandeur d’Allah ne sème pas dans son cœur les mauvaises graines de la terreur et de l’imploration.

XXVI. Le vaste monde : un grain de poussière dans l’espace. Toute la science des hommes : des mots. Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats : des ombres. Le résultat de ta méditation perpétuelle : rien.

XXVII. Admettons que tu aies résolu l’énigme de la création. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies pu dépouiller de toutes ses robes la Vérité. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies vécu cent ans, heureux, et que tu vives cent ans encore. Quel est ton destin ?

XXVIII. Pénètre-toi bien de ceci: un jour, ton âme tombera de ton corps, et tu seras poussé derrière le voile qui flotte entre l’univers et l’inconnaissable. En attendant, sois heureux ! Tu ne sais pas d’où tu viens. Tu ne sais pas où tu vas.

XXIX. Les savants et les sages les plus illustres ont cheminé dans les ténèbres de l’ignorance. Pourtant, ils étaient les flambeaux de leur époque. Ce qu’ils ont fait ? Ils ont prononcé quelques phrases confuses, et ils se sont endormis.

XXX. Mon cœur m’a dit : “Je veux savoir, je veux connaître ! Instruis-moi, Khayyâm, toi qui as tant travaillé !” J’ai prononcé la première lettre de l’alphabet, et mon cœur m’a dit : “Maintenant, je sais. Un est le premier chiffre du nombre qui ne finit pas…”

XXXII. Ne cherche aucun ami dans cette foire que tu traverses. Ne cherche pas, non plus, un abri sûr. D’une âme ferme, accueille la douleur, et ne songe pas à te procurer un remède que tu ne trouveras pas. Dans l’infortune, souris. Ne demande à personne de te sourire. Tu perdrais ton temps.

XXXIV. La Roue tourne, insoucieuse des calculs des savants. Renonce à t’efforcer vainement de dénombrer les astres. Médite plutôt sur cette certitude: tu dois mourir, tu ne rêveras plus, et les vers de la tombe ou les chiens errants dévoreront ton cadavre.

XXXVI. Le créateur de l’univers et des étoiles s’est vraiment surpassé lorsqu’il a créé la douleur ! Lèvres pareilles au rubis, chevelures embaumées, combien êtes-vous dans la terre ?

XXXVII. Je ne peux apercevoir le Ciel. J’ai trop de larmes dans les yeux ! Les brasiers de l’Enfer ne sont qu’une infime étincelle, si je les compare aux flammes qui me dévorent. Le Paradis, pour moi, c’est un instant de paix.

XXXVIII. Sommeil sur la terre. Sommeil sous la terre. Sur la terre, sous la terre, des corps étendus. Néant partout. Désert du néant. Des hommes arrivent. D’autres s’en vont.

XLI. Oublie que tu devais être récompensé hier et que tu ne l’as pas été. Sois heureux. Ne regrette rien. N’attends rien. Ce qui doit t’arriver est écrit dans le Livre que feuillette, au hasard, le vent de l’Éternité.

XLV. Tout bas, l’argile disait au potier qui la pétrissait : “Considère que j’ai été comme toi… Ne me brutalise pas !”

XLVI. Potier, si tu es perspicace, garde-toi de meurtrir la glaise dont fut pétri Adam ! Je vois sur ton tour la main de Féridoun, le cœur de Khosrou… Qu’as-tu fait !

XLVII. Le coquelicot puise sa pourpre dans le sang d’un empereur enseveli. La Colette naît du grain de beauté qui étoilait le visage d’un adolescent.

XLVIII. Depuis des myriades de siècles, il y a des aurores et des crépuscules. Depuis des myriades de siècles, les astres font leur ronde. Foule la terre avec précaution, car cette petite motte que tu vas écraser était peut-être l’œil alangui d’un adolescent.

XLIX. Ce narcisse qui tremble au bord du ruisseau, ses racines sortent peut-être des lèvres décomposées d’une femme. Que tes pas effleurent légèrement le gazon ! Dis-toi qu’il a germé dans les cendres de beaux visages qui avaient l’éclat des tulipes rouges.

L. J’ai vu, hier, un potier qui était assis devant son tour. Il modelait les anses et les flancs de ses urnes. Il pétrissait des crânes de sultans et des mains de mendiants.

LI. Le bien et le mal se disputent l’avantage, ici-bas. Le Ciel n’est pas responsable du bonheur ou du malheur que le destin nous apporte. Ne remercie pas le Ciel ou ne l’accuse pas… Il est indifférent à tes joies comme à tes peines.

LIII. Prudence, voyageur ! La route où tu marches est dangereuse. Le glaive du Destin est très affilé. Si tu vois des amandes douces, ne les cueille pas. Il y a du poison.

LV. Toi, dont la joue humilie l’églantine, toi, dont le visage ressemble à celui d’une idole chinoise, sais-tu que ton regard velouté a rendu le roi de Babylone pareil au fou du jeu d’échecs qui recule devant la reine ?

LVII. Écoute ce que la Sagesse te répète toute la journée : “La vie est brève. Tu n’as rien de commun avec les plantes qui repoussent après avoir été coupées.”

LXII. Le palais de Bahrâm est maintenant le refuge des gazelles. Les lions rôdent dans ses jardins où chantaient des musiciennes. Bahrâm, qui capturait les onagres sauvages, dort maintenant sous un tertre où broutent des ânes.

LXIII. Ne cherche pas le bonheur. La vie est aussi brève qu’un soupir. La poussière de Djemchid et de Kaï-Kobad tournoie dans le poudroiement vermeil que tu contemples. L’univers est un mirage. La vie est un songe.

LXIV. Va t’asseoir, et bois ! Tu jouiras d’un bonheur que Mahmoud n’a jamais connu. Écoute les mélodies qu’exhalent les luths des amants : ce sont les vrais psaumes de David. Ne plonge ni dans le passé ni dans l’avenir. Que ta pensée ne dépasse pas le moment ! C’est le secret de la paix.

LXVI. Quelle énigme, ces astres qui bondissent dans l’espace ! Khayyâm, tiens solidement la corde de la Sagesse. Prends garde au vertige qui fait tomber, autour de toi, tes compagnons !

LXXI. Tu peux m’obséder, visage d’un autre bonheur ! Vous pouvez moduler vos incantations, voix amoureuses! Je regarde ce que j’ai choisi et j’écoute ce qui m’a déjà bercé. On me dit : “Allah te pardonnera”. Je refuse ce pardon que je ne demande pas.

LXXII. Un peu de pain, un peu d’eau fraîche, l’ombre d’un arbre, et tes yeux ! Aucun sultan n’est plus heureux que moi. Aucun mendiant n’est plus triste.

LXXIV. Quand mon âme pure et la tienne auront quitté notre corps, on placera une brique sous notre tête. Et, un jour, un briquetier pétrira tes cendres et les miennes.

LXXVI. On parle du Créateur… Il n’aurait donc formé les êtres que pour les détruire ! Parce qu’ils sont laids ? Qui en est responsable ? Parce qu’ils sont beaux ? Je ne comprends plus…

LXXVII. Tous les hommes voudraient cheminer sur la route de la Connaissance. Cette route, les uns la cherchent, d’autres affirment qu’ils l’ont trouvée. Mais, un jour, une voix criera : “Il n’y a ni route ni sentier !”

LXXXI. Dans le tourbillon de la vie, seuls sont heureux les hommes qui se croient savants et ceux qui ne cherchent pas à s’instruire. Je suis allé me pencher sur tous les secrets de l’univers, et j’ai regagné ma solitude en enviant les aveugles que jerencontrais.

LXXXII. On me dit : “Ne bois plus, Khayyâm !” Je réponds : “Quand j’ai bu, j’entends ce que disent les roses, les tulipes et les jasmins. J’entends, même, ce que ne peut me dire ma bien-aimée.”

LXXXIII. À quoi réfléchis-tu, mon ami ? Tu penses à tes ancêtres ? Ils sont poussière dans la poussière. Tu penses à leurs mérites ? Regarde-moi sourire.Prends cette urne et buvons en écoutant sans inquiétude le grand silence de l’univers.

LXXXV. Ami, ne fais aucun projet pour demain. Sais-tu, seulement, si tu pourras achever la phrase que tu vas commencer ? Demain, nous serons peut-être loin de ce caravansérail, et déjà pareils à ceux qui ont disparu, il y a sept mille ans.

LXXXVI. Ô rétiaire des cœurs, prends une urne et une coupe ! Allons nous asseoir au bord du ruisseau. Svelte adolescent au clair visage, je te contemple et je songe à l’urne et à la coupe que tu seras, un jour.

LXXXVIII. Ouvre-toi, mon frère, à tous les parfums, à toutes les couleurs, à toutes les musiques. Caresse toutes les femmes. Redis-toi que la vie est brève et que tu reviendras bientôt à la terre, serais-tu l’eau de Zemzem ou de Selsebil.

XCI. Conviction et doute, erreur et vérité, ne sont que des mots aussi vides qu’une bulle d’air. Irisée ou terne, cette bulle est l’image de ta vie.

XCV. Je n’ai pas demandé de vivre. Je m’efforce d’accueillir sans étonnement et sans colère tout ce que la vie m’apporte. Je partirai sans avoir questionné personne sur mon étrange séjour sur cette terre.

XCVI. Ne laisse pas de cueillir tous les fruits de la vie. Cours vers tous les festins et choisis les plus grandes coupes. Ne crois pas qu’Allah tient compte de nos vices ou de nos vertus. Garde-toi de négliger ce qui peut te rendre heureux.

XCVII. Nuit. Silence. Immobilité d’une branche et de ma pensée. Une rose, image de ta splendeur éphémère, vient de laisser tomber un de ses pétales. Où es-tu, en ce moment, toi qui m’as tendu la coupe et que j’appelle encore ? Sans doute, aucune rose ne s’effeuille près de celui que tu désaltères là-bas, et tu es privée du bonheur amer dont je sais t’enivrer.

CIII. Voici la seule vérité. Nous sommes les pions de la mystérieuse partie d’échecs jouée par Allah. Il nous déplace, nous arrête, nous pousse encore, puis nous lance, un à un, dans la boîte du néant.

CVI. Il te versera sa chaleur. Il te délivrera des neiges du passé et des brumes de l’avenir. Il t’inondera de lumière. Il brisera tes chaînes de prisonnier.

CVII. Autrefois, quand je fréquentais les mosquées, je n’y prononçais aucune prière, mais j’en revenais riche d’espoir. Je vais toujours m’asseoir dans les mosquées, où l’ombre est propice au sommeil.

CVIII. Sur la Terre, bariolée, chemine quelqu’un qui n’est ni musulman, ni infidèle, ni riche, ni pauvre. Il ne révère ni Allah, ni les lois. Il ne croit pas à la vérité. Il n’affirme jamais rien. Sur la Terre bariolée, quel est cet homme brave et triste ?

CIX. Avant de pouvoir caresser un visage pareil à une rose, que d’épines tu as à retirer de ta chair ! Vois ce peigne. C’était un morceau de bois. Quand on l’a découpé, quel supplice il a subi ! Mais, il a plongé dans la chevelure parfumée d’un adolescent.

CX. Quand la brise du matin entr’ouvre les roses et leur chuchote que les violettes ont déjà déplié leurs robes, seul est digne de vivre celui qui regarde dormir une souple jeune fille, saisit sa coupe, la vide, puis la jette.

CXI. Tu appréhendes ce qui peut t’arriver demain ? Sois confiant, sinon l’infortune ne manquerait pas de justifier tes craintes. Ne t’attache à rien, ne questionne ni livres ni gens, car notre destinée est insondable.

CXV. Cette voûte céleste sous laquelle nous errons, je la compare à une lanterne magique dont le soleil est la lampe. Et le monde est le rideau où passent nos images.

CXVI. Une rose disait : “Je suis la merveille de l’univers. Vraiment, un parfumeur aura-t-il le courage de me faire souffrir ?” Un rossignol chanta : “Un jour de bonheur prépare un an de larmes.”

CXVIII. Sultan, ta destinée glorieuse était écrite dans les constellations où flamboie le nom de Khosrou ! Depuis le commencement des âges, ton cheval, aux sabots d’or, bondissait parmi les astres. Quand tu passes, un tourbillon d’étincelles te dérobe à notre vue.

CXX. Tu peux sonder la nuit qui nous entoure. Tu peux foncer sur cette nuit… Tu n’en sortiras pas. Adam et Ève, qu’il a dû être atroce, votre premier baiser, puisque vous nous avez créés désespérés !

CXXIV. Chaque matin, la rosée accable les tulipes, les jacinthes et les violettes, mais le soleil les délivre de leur brillant fardeau. Chaque matin, mon cœur est plus lourd dans ma poitrine, mais ton regard le délivre de sa tristesse.

CXXV. Si tu veux avoir la magnifique solitude des étoiles et des fleurs, romps avec tous les hommes, avec toutes les femmes. Ne chemine près de personne. Ne te penche sur aucune douleur. Ne participe à aucune fête.

CXXVIII. Referme ton Koran. Pense librement, et regarde librement le ciel et la terre. Au pauvre qui passe, donne la moitié de ce que tu possèdes. Pardonne à tous les coupables. Ne contriste personne. Et cache-toi pour sourire.

CXXX. Homme, puisque ce monde est un mirage, pourquoi te désespères-tu, pourquoi penses-tu sans cesse à ta misérable condition ? Abandonne ton âme à la fantaisie des heures. Ta destinée est écrite. Aucune rature ne la modifiera.

CXXXI. Cette buée autour de cette rose, est-ce une volute de son parfum ou le fragile rempart que la brume lui a laissé ? Ta chevelure sur ton visage, est-ce encore de la nuit que ton regard va dissiper ? Réveille-toi, bien-aimée ! Le soleil dore nos coupes. Buvons !

CXXXII. Prends la résolution de ne plus contempler le ciel. Entoure-toi de belles jeunes filles et caresse-les. Tu hésites ? Tu as encore envie de supplier Allah ? Avant toi, des hommes ont prononcé de ferventes prières. Ils sont partis, et tu ignores si Allah les a entendus.

CXXXIII. L’aurore! Bonheur et pureté ! Un immense rubis scintille dans chaque coupe. Prends ces deux branches de santal. Transforme celle-ci en luth, et embrase l’autre pour qu’elle nous parfume.

CXXXVI. Je traversais l’atelier désert d’un potier. Il y avait au moins deux mille urnes, qui parlaient tout bas. Soudain, l’une d’elles cria : “Silence ! Permettez à ce passant d’évoquer les potiers et les acheteurs que nous étions…”

CXL. Une autre aurore ! Comme chaque matin, je découvre la splendeur du monde et je m’afflige de ne pouvoir remercier son créateur. Mais, tant de roses me consolent, tant de lèvres s’offrent aux miennes ! Laisse ton luth, ma bien-aimée, puisque les oiseaux se mettent à chanter.

CXLII. Au milieu de la prairie verte, l’ombre de cet arbre ressemble à une île. Passant, reste où tu es, là-bas ! Entre la route que tu suis et cette ombre qui tourne lentement, il y a peut-être un abîme infranchissable.

CXLIII. Que ferai-je, aujourd’hui ? Irai-je à la taverne ? Irai-je m’asseoir dans un jardin, ou me pencherai-je sur un livre ? Un oiseau passe. Où va-t-il ? Je l’ai déjà perdu de vue. Ivresse d’un oiseau dans l’azur torride ! Mélancolie d’un homme dans l’ombre fraîche d’une mosquée !

CXLV. Notre univers est une tonnelle de roses. Nos visiteurs sont les papillons. Nos musiciens sont les rossignols. Quand il n’y a plus ni roses, ni feuilles, les étoiles sont mes roses et ta chevelure est ma forêt.

CXLVII. Quand tu chancelles sous le poids de la douleur, quand tu n’as plus de larmes, pense à la verdure qui miroite après la pluie. Quand la splendeur du jour t’exaspère, quand tu souhaites qu’une nuit définitive s’abatte sur le monde, pense au réveil d’un enfant.

CXLIX. Seigneur, tu as placé mille pièges invisibles sur la route que nous suivons, et tu as dit : “Malheur à ceux qui ne les éviteront pas !” Tu vois tout, tu sais tout. Rien n’arrive sans ta permission. Sommes-nous responsables de nos fautes ? Peux-tu me reprocher ma révolte ?

CL. J’ai beaucoup appris et j’ai beaucoup oublié aussi, volontairement. Dans ma mémoire, chaque chose était à sa place. Par exemple, ce qui était à droite ne pouvait aller à gauche. Je n’ai connu la paix que le jour où j’ai tout rejeté avec mépris. J’avais enfin compris qu’il est impossible d’affirmer ou de nier.

CLI. J’ai eu des maîtres éminents. Je me suis réjoui de mes progrès, de mes triomphes. Quand j’évoque le savant que j’étais, je le compare à l’eau qui prend la forme du vase et à la fumée que le vent dissipe.

CLII. Pour le sage, la tristesse et la joie se ressemblent, le bien et le mal aussi. Pour le sage, tout ce qui a commencé doit finir. Alors, demande-toi si tu as raison de te réjouir de ce bonheur qui t’arrive, ou de te désoler de ce malheur que tu n’attendais pas.

CLIV. Derviche, dépouille-toi de cette robe peinte dont tu es si fier et que tu n’avais pas à ta naissance ! Endosse le manteau de la Pauvreté. Les passants ne te salueront pas, mais tu entendras chanter dans ton cœur tous les séraphins du ciel.

CLV. Ivre ou altéré, je ne cherche qu’à dormir. J’ai renoncé à savoir ce qui est bien, ce qui est mal. Pour moi, le bonheur et la douleur se ressemblent. Quand un bonheur m’arrive, je ne lui accorde qu’une petite place, car je sais qu’une douleur le suit.

CLVI. On ne peut incendier la mer, ni convaincre l’homme que le bonheur est dangereux. Il sait, pourtant, que le moindre choc est fatal à l’urne pleine et laisse intacte l’urne vide.

CLVIII. Je regarde ce cavalier qui s’éloigne dans la brume du soir. Traversera-t-il des forêts ou des plaines incultes ? Où va-t-il ? Je ne sais. Demain, serai-je étendu sur la terre ou sous la terre ? Je ne sais.

CLIX. “Allah est grand !” Ce cri du muezzin ressemble à une immense plainte. Cinq fois par jour, est-ce la Terre qui gémit vers son créateur indifférent ?

CLXI. Regarde ce ruisseau qui brille dans ce jardin. Comme moi, décide que tu vois le Kaouçar et que tu es dans le Paradis. Va chercher ton amie au visage de rose.

CLXIII. Tu es malheureux ? Ne pense pas à ta douleur, et tu ne souffriras pas. Si ta peine est trop violente, songe à tous les hommes qui ont souffert inutilement depuis la création du monde. Choisis une femme aux seins de neige, et garde-toi de l’aimer. Qu’elle soit, aussi, incapable de t’aimer.

CLXIV. Pauvre homme, tu ne sauras jamais rien.. Tu n’élucideras jamais un seul des mystères qui nous entourent. Puisque les religions te promettent le Paradis, aie soin de t’en créer un sur cette terre, car l’autre n’existe peut-être pas.

CLXV. Lampes qui s’éteignent, espoirs qui s’allument. Aurore. Lampes qui s’allument, espoirs qui s’éteignent. Nuit.

CLXVIII. Seigneur, tu as brisé ma joie ! Seigneur, tu as élevé une muraille entre mon cœur et son cœur ! Ma belle vendange, tu l’as piétinée. Je vais mourir, mais tu chancelles, enivré !

CLXX. Luths, parfums et coupes, lèvres, chevelures et longs yeux, jouets que le Temps détruit, jouets ! Austérité, solitude et labeur, méditation, prière et renoncement, cendres que le Temps écrase, cendres !

Omar Khayyâm, Rubàiyàt / Quatrains, traduits par Franz Toussaint, Paris, L’Édition d’art H. Piazza.

N. B. : L’intégralité de la traduction des Quatrains est consultable sur le site de la bibliothèque poétique Les Doigts Bleus.

Illustration : Wikipedia Commons.

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en octobre 2003.

1 réflexion au sujet de “Ô OMAR ! [OMAR KHAYYÂM]”

  1. Ces ‘quatrains’ sont étonnants , de vérité et de modernité. Le numéro CLIV me parle beaucoup car j’ai assisté à une cérémonie Mevlevi à Konya , une branche ‘moderne’ des derviches persans : les derviches tourneurs. Ceux-ci dansent, telle une toupie jusqu’à la transe mystique, une imploration vers Dieu. Cette démonstration, bien entendu pour touristes !, m’a tout de même beaucoup impressionné. Ils sont très considérés, d’où le sens de ce quatrain.

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