PAUL KLEE, ‘ILLUSTRATEUR D’IDÉES’

 

Juillet. Réflexions à la fenêtre ouverte de la paierie. Tout ce qui passe n’est que symbole. Ce que nous voyons est une proposition, une possibilité, un expédient. La vérité réside d’abord invisible à la base de toutes choses. Du point de vue chromatique, ce qui nous fascine n’est point l’éclairage, mais la lumière. La lumière et l’ombre constituent le monde graphique. Plus riche en phénomènes qu’une journée ensoleillée est la clarté diffuse d’un aspect des choses, légèrement voilé. Faibles brumes peu avant que ne perce l’astre. Difficile à peindre, le moment est si fugitif.

Le pur mouvement nous paraît banal. L’élément temporel doit être éliminé. Hier et aujourd’hui en tant que simultanéité. La polyphonie dans la musique pourrait répondre dans une certaine mesure à ce besoin. Un quintette du Don Giovanni nous est plus proche que le mouvement épique de Tristan. Mozart et Bach sont plus modernes que le XIXe siècle. Si dans la musique l’élément temporel pouvait être surmonté par un mouvement rétrograde pénétrant jusqu’à la conscience, une floraison tardive serait encore concevable.

Nous explorons le formel dans l’intérêt de l’expression et des révélations psychiques qui peuvent en résulter. La philosophie, disait-on, aurait un penchant pour l’art, au début j’étais stupéfié de tout ce qu’ils prétendaient y voir. Car je n’avais songé qu’à la forme, le reste étant venu de soi-même. La conscience éveillée de ce ‘reste’ m’a été d’une grande utilité dans l’intervalle et m’a permis une grande variété dans la création. Je pouvais désormais redevenir un illustrateur d’idées, après m’être frayé la voie dans le domaine formel. Et dès lors je ne me souciai plus d’un art abstrait. Seule demeurait l’abstraction du périssable. Le monde était le sujet de mon art, encore que ce ne fût point celui-ci, visible.

La peinture polyphonique est en ce sens supérieure à la musique que le temporel y est davantage spatial. La notion de simultanéité s’y révèle plus riche encore.

Pour bien représenter le mouvement rétrograde que j’imagine en musique, je rappellerai les images reflétées sur les vitres latérales d’un tramway en marche. Aussi, cherchant à mettre l’accent sur le temporel à l’exemple d’une fugue dans le tableau, Delaunay choisit-il un format d’une longueur illimitée.

Paul Klee, Journal, Grasset & Fasquelle, 1959.
Traduit de l’allemand par Pierre Klossowski.
Si beissen an / Ça mord !, aquarelle, huile et coloriage sur papier, 21 x 33,5 cm, 1920,
Tate Collection, Londres
 
Cette page de Paul Klee, datée de juillet 1917 conclut son journal (qui couvre la période de sa vie allant de la petite enfance à 1917) publié, à l’initiative de son fils, Félix, en 1957, à Cologne. L’intérêt de cette ‘conclusion’ est d’énoncer très clairement ce qui me semble être le ‘programme’ de Paul Klee à cette période. Bien sûr, maintes autres pages mériteraient d’être citées, notamment, pour moi, celles qui relatent les rêves de la petite enfance (4 à 7 ans). Il me semble aussi que l’on peut lire ces brèves phrases comme des propositions articulées qui chacune ouvre une perspective offerte au regard ‘pluriel’ que l’on peut porter sur l’œuvre du créateur.
 

2 réflexions au sujet de “PAUL KLEE, ‘ILLUSTRATEUR D’IDÉES’”

  1. J’aurais bien aimé écrire sur cet article… Aujourd’hui, j’ai trouvé :”Quand je vis la première exposition de tableaux de Paul Klee,j’en revins, je me souviens, voûté d’un grand silence”. Henri Michaux.

    Je n’ajoute rien.

    Votre Hécate

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