PEUPLES, VOUS ÊTES RÉVOLUS… [RAINER MARIA RILKE]

rilke-parisRien, en littérature, n’en dit plus sur le propos d’un écrit, me semble-t-il, que ces lignes à peine ébauchées que lance l’auteur pour s’essayer. Idées jetées, phrases esquissées, rien de plus ou à peine. C’est ce que Rilke tente en 1903 ou début 1904, probablement à Rome, dans ce fragment de ‘Solitaires’, quatre ou cinq pages, restées dans ses papiers, dont il n’adviendra rien. Rainer Maria est en train de rédiger, ou vient d’achever, sa magistrale monographie de Rodin, dont il deviendra bientôt le secrétaire particulier, et Paris, sa vie à Paris, lui donnent les éléments des ‘Carnets de Malte Laurids Brigge’, œuvre à la fois charnière et inaugurale. Ici, le symbolisme, auquel il était attaché et dont Maurice Maeterlinck était pour lui l’emblème, s’affirme encore avant qu’il s’en éloigne définitivement et s’invente un style personnel et une écriture propre, plus concrète. Aussi, pour situer son intention, inaboutie, voici le propos de cette œuvre — en son dernier paragraphe —, qui n’en fut jamais une : “Je crois que tout ce qui arrive réellement ignore la peur de la mort ; je crois que les volontés d’hommes depuis longtemps disparus, que le mouvement par lequel ils ont ouvert la main en un instant plein de sens, que le sourire avec lequel ils sont restés à quelque lointaine fenêtre — je crois que tous ces instants vécus par les solitaires continuent à vivre parmi nous en perpétuelles métamorphoses. Ils sont là, peut-être en retrait de nous en direction des choses, mais ils sont là, exactement comme les choses sont là, et, comme elles, ils sont une part de notre vie.” 

… Mais demeure, face à ceux-ci, la question, l’obsédante question, de la société, des peuples, des communautés des hommes… 

 

[…] Peuples, vous êtes révolus, et vous, rois, des pierres tombales des montagnes et des statues de bronze, et qui se souvient de vous, femmes, quand vous n’êtes plus ? Combien se passera-t-il de temps encore avant qu’on oublie l’histoire ? Car un jour viendra la grande évacuation des mémoires et ce jour-là, comme si l’on vidait de vieux tiroirs, tout sera jeté au feu, lettres, images, rubans et fleurs. Grands événements, batailles et traités de paix, conjonctures et hasards, rencontres, gestes et silhouettes lointaines, vous vous êtes dissipés comme les banquets se dissipent devant les invités, comme les fêtes où se rassemblent des hôtes peu festifs, comme les dévotions du soir des familiers de Dieu. Vous vous êtes accomplis devant le grand nombre, comme une pièce de théâtre sur la scène, qui à une certaine heure doit finir et cesser d’exister. Devant eux tous, devant ces centaines de curieux, vous avez dansé, nus, la danse du ventre, et les danses du voile du destin, et comme les magiciens que l’on voit sur les marchés, vous étiez pleins de poches secrètes et de surprises. Si au moins vous aviez eu des serpents, des serpents venimeux, qui auraient redouté vos flûtes ; des serpents avec un grand venin dont une goutte eût suffi pour anéantir jusqu’à la septième génération, mais votre rythme ne suscitait que des bêtes sans malice. Vous étiez des charlatans qui retournaient le peu de passé que leurs tours de cartes avaient malhonnêtement capté, le lisaient à l’envers comme un misérable mot d’une syllabe, et juraient leurs grands dieux que tel était l’avenir. On voudrait vous compter, ombres et destins du passé que vous êtes, au nombre des putains, et pas même des plus grandes ; car vous avez vieilli comme les filles de joie pour qui leur corps n’est qu’un maigre gagne-pain. Un pourboire de deux sous ; vous avez longuement vécu sous le fard, et comme tous avaient déjà pris leur plaisir avec les êtres défraîchis que vous êtes, et que vous êtes toujours en vie, vous avez attendu que les adolescents aient grandi pour les aborder dans la pénombre jusqu’au moment où ces malheureux auraient envie de vous. Vous êtes venus comme un mal contagieux, grands événements que vous êtes, un mal transmis par le sang, et vous avez corrompu la sève des hommes et rempli d’images d’angoisse les ténèbres de la matrice. Vous qui étiez déjà passés quand vous vous produisiez, passés et dépassés, imagerie désuète du cœur, ne vous accrochez plus à ceux qui vivent : car vous êtes des mensonges sans vie, vous êtes des cadavres pleins de poison, de pesanteur et de pourriture. Communautés d’hier et d’avant-hier, il n’y avait pas plus de réalité en vous que dans toutes les communautés d’aujourd’hui, qui sont des malentendus, des lassitudes et des parjures. […]

Rainer Maria Rilke, [Solitaires] Fragment, traduit de l’allemand par Claude Porcell, extrait de Œuvres en proses, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 396-397, Paris, 1993.

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