PROPOS (À PEU PRÈS) DE CIRCONSTANCE [MICHEL ONFRAY]

On comprendra — peut-être — qu’entre une fête consacrée, une vingtaine siècles et des poussières après l’advenue de l’événement supposé qui finira par l’inventer, et les propos du chef des chrétiens — ceux-là, les seuls, les ‘vrais’, les catholiques dits romains , appelant à défendre une religion, regroupant deux milliards d’adeptes à travers le monde, des persécutions dont ses sectateurs seraient aujourd’hui victimes, on puisse s’interroger sur le ‘mystère’ de ses origines, sa nature, sa forme, ses raisons, ses développements, le ‘mystère’ de Jésus ; surtout quand, comme moi, on y est personnellement indifférent. C’est apparemment cela que l’on baptise athéisme. Eh bien, empruntons l’œil et l’intelligence d’un autre athée, plus compétent, pour l’examiner un peu en détail ce fameux ‘mystère’ de Jésus-Christ ! 


Histoire de faussaires. À l’évidence Jésus a existé — comme Ulysse et Zarathoustra, dont il importe peu de savoir s’ils ont vécu physiquement, en chair et en os, dans un temps précis en un lieu repérable. L’existence de Jésus n’est aucunement avérée historiquement. Aucun document contemporain de l’événement, aucune preuve archéologique, rien de certain ne permet de conclure aujourd’hui à la vérité d’une présence effective à la charnière des deux mondes abolissant l’un, nommant l’autre.

Pas de tombeau, pas de suaire, pas d’archives, sinon un sépulcre inventé en 325 par sainte Hélène, la mère de Constantin, très douée puisqu’on lui doit également la découverte du Golgotha et celle du titulus, le morceau de bois qui porte le motif de la condamnation. Une pièce de tissu dont la datation au carbone 14 témoigne qu’il date du XIIIe siècle de notre ère et dont seul un miracle aurait pu faire qu’il enveloppe le corps du Christ plus de mille ans avant le cadavre putatif ! Enfin trois ou quatre vagues références très imprécises dans des textes antiques — Flavius Josèphe, Suétone et Tacite —, certes, mais sur des copies effectuées quelques siècles après la prétendue crucifixion de Jésus et surtout bien après le succès de ses thuriféraires…

En revanche, comment nier l’existence conceptuelle de Jésus ? Au même titre que le Feu d’Héraclite, l’Amitié d’Empédocle, les Idées platoniciennes ou le Plaisir d’Épicure, Jésus fonctionne à merveille en Idée sur laquelle s’articulent une vision du monde, une conception du réel, une théorie du passé peccamineux et du futur dans le salut. Laissons aux amateurs de débats impossibles à conclure la question de l’existence de Jésus et attelons-nous à celles qui importent : qu’en est-il de cette construction nommée Jésus ? pour quoi faire ? dans quels desseins ? afin de servir quels intérêts ? qui crée cette fiction ? de quelle manière ce mythe prend-il corps ? comment évolue cette fable dans les siècles qui suivent ?

paul-de-tarseLes réponses à ces interrogations supposent un détour par un treizième apôtre hystérique, Paul de Tarse, par un “évêque des affaires extérieurs”, comme il se nomme, auteur d’un coup d’État réussi, Constantin, par ses suivants qui excitent des chrétiens à piller, torturer, massacrer, brûler des bibliothèques, Justinien, Théodose, Valentinien. De l’ectoplasme invisible aux pleins pouvoirs de ce fantôme sur un Empire, puis sur le monde, l’histoire coïncide avec la généalogie de notre civilisation. Elle commence dans un brouillard historique en Palestine, se poursuit à Rome, puis Byzance dans les ors, le faste et la pourpre du pouvoir chrétien, elle sévit encore aujourd’hui dans des millions d’esprits formatés par cette incroyable histoire construite sur du vent, de l’improbable, de l’imprécis, des contradictions que l’Église balaie depuis toujours à coup de violences politiques.

On comprend dès lors que les documents existants relèvent la plupart de faux habilement exécutés. Les bibliothèques brûlées, les sacs à répétition des vandales, les incendies accidentels, les persécutions et les autodafés chrétiens, les tremblements de terre, la révolution des supports qui déclasse le papyrus au profit du parchemin et suppose pour les copistes, sectateurs zélés du Christ, des choix entre les documents à sauver et ceux qu’on renvoie au néant, les libertés prises par les moines qui établissent les éditions d’auteurs antiques dans lesquels on ajoute ce qui fait défaut en regard de la considération rétrospective des vainqueurs, voilà matière à affolements philosophiques.

Rien de ce qui subsiste n’est fiable. L’archive chrétienne relève d’une fabrication idéologique, et même Flavius Josèphe, Suétone ou Tacite dans lesquels une poignée de mots signale l’existence du Christ et de ses fidèles au Ier siècle de notre ère obéissent à la loi du trucage intellectuel. Quand un moine anonyme recopie les Antiquités de l’historien juif arrêté et devenu collaborateur du pouvoir romain, lorsqu’il a sous les yeux un original des Annales de Tacite ou de la Vie des douze Césars de Suétone et qu’il s’étonne de l’absence dans le texte d’une mention de l’histoire à laquelle il croit il ajoute un passage de sa main, sans vergogne, sans complexe, sans imaginer qu’il agit mal ou fabrique un faux, d’autant qu’à l’époque on n’aborde pas le livre avec l’œil du contemporain obsédé par la vérité, le respect de l’intégrité du texte et le droit d’auteur… Aujourd’hui encore nous lisons ces écrivains de l’Antiquité à partir de manuscrits postérieurs de plusieurs siècles à leurs auteurs et contemporains des copistes chrétiens qui sauvent leurs contenus en les arrangeant pour qu’ils aillent dans le sens de l’histoire…

 

Michel Onfray, extrait de Traité d’athéologie – Physique de la métaphysique, Troisième partie, ‘Christianisme’, Chapitre I, ‘La construction de Jésus’, pp. 157-160, Éditions Grasset et Fasquelle, Paris, 2005.

Illustration : Paul de Tarse par Bernardo Daddi, 1333.

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