RENARD ENTRE CHIEN ET LOUP [RICHARD DAWKINS]

Richard Dawkins, sociobiologiste, fut professeur à Oxford. Mondialement connu depuis son best-seller ‘Le Gène égoïste’ (Dunod, 1978), il est l’auteur entre autres de ‘Qu’est-ce que l’évolution ?’ (Fayard, 2005). On lui doit également le concept de ‘phénotype étendu’ exposé dans un ouvrage malheureusement non traduit en français. L’extrait que nous présentons ici aborde ce qui, par ailleurs, est à l’origine des recherches de Darwin, la ‘sélection artificielle’ qui déboucha sur sa théorie de la sélection naturelle. Il illustre bien la démarche de Richard Dawkins, pédagogique et très souvent teintée d’humour. Son livre nous guide dans la logique de l’évolution sous forme d’une fable telle celle des ‘Contes de Cantorbery’ de Chaucer, qui lui sert de référence. Souvent attaquée par de nombreux mouvements se réclamant du créationnisme, la théorie fondamentale élaborée par Charles Darwin reçoit ici un magnifique hommage ; il en va de même de notre auteur que ses adversaires taxent de néodarwinisme pur et dur. Il est vrai que scientifiquement il ne les ménage guère.

D’intéressants travaux menés en Russie sur le renard commun donnent une certaine idée des conséquences génétiques accidentelles de la domestication.

DOCILE COMME UN RENARD

D. K. Belyaev et ses collaborateurs pnt pris des renards communs, Vulpes vulpes, en captivité et ont commencé à les élever pour les rendre dociles. La réussite a été spectaculaire. En croisant ensemble les individus les plus dociles de chaque génération, Belyaev avait, au bout de vingt ans, produit des renards qui se comportaient comme des border colleys, recherchant activement la compagnie humaine et frétillant de la queue quand on s’approchait. Ce n’est pas très étonnant, mais ce qui l’est peut-être, c’est la rapidité du résultat. Moins attendus ont été les effets secondaires de la sélection pour la docilité : non seulement ces renards génétiquement dociles se comportaient comme des colleys, mais ils ressemblaient aussi à des chiens de cette race. Il leur a poussé un pelage noir et blanc avec des taches blanches sur la face et le museau. À la place des oreilles pointues caractéristiques du renard sauvage, ils ont acquis d”adorables’ oreilles pendantes. L’équilibre de leurs hormones reproductrices s’est modifié, et ils ont pris l’habitude de se reproduire toute l’année, et pas seulement pendant la période de reproduction. En fin, on a trouvé qu’ils avaient une élévation de leur niveau de sérotonine, cette substance chimique qui agit sur les nerfs ; ce phénomène est probablement lié à la diminution de leur agressivité. Il avait suffit de vingt ans pour transformer des renards en ‘chiens’ par sélection artificielle°.

ENTRE CHIEN ET LOUP

J’ai mis ‘chiens’ entre guillemets car nos chiens domestiques ne descendent pas des renards mais des loups. Soit dit en passant, l’idée bien connue de Konrad Lorenz, que seules certaines races de chiens (ceux qu’il préfère, comme le chow-chow) sont dérivées des loups, les autres l’étant des chacals, s’est révélée fausse. Lorenz a fondé sa théorie sur des anecdotes fort perspicaces sur le tempérament et le comportement, mais la taxinomie moléculaire met en évidence les erreurs de l’intuition humaine, et la biologie montre clairement que toutes les races modernes de chiens descendent du loup gris Canis lupus. Les parents les plus proches des chiens (et des loups) sont les coyotes et les ‘chacals’ simiens (qu’on devrait plutôt appeler ‘loups simiens’ d’après ce qu’on sait maintenant). Les vrais chacals (les chacals dorés, rayés sur les côtés et avec le dos noir) sont des parents plus lointains, bien qu’appartenant toujours au genre Canis.

DOMESTIQUEZ, IL EN RESTERA QUELQUE CHOSE !

Il ne fait pas de doute que l’histoire originale de l’évolution des chiens à partir des loups a été la même que celle que Belyaev a récemment simulée des renards, avec cette différence que ce dernier a délibérément chercher a développer la docilité. Nos ancêtres ont agi par inadvertance, et ce phénomène s’est probablement produit séparément à plusieurs reprises dans différentes parties du monde. Il est possible que des êtres humains aient trouvé que ces détritivores étaient un bon moyen de se débarrasser de leur détritus, et peut-être les ont-ils appréciés comme chiens de garde, voire comme édredons. Si ce scénario sympathique vous étonne, pensez que c’est l’ignorance qui a inspiré la légende médiévale des loups, symboles mythiques de la terreur qui sort des bois. Nos ancêtres qui vivaient à l’état sauvage, plus près de la nature, en savaient plus long que nous sur ce chapitre. La preuve, c’est qu’ils ont fini par domestiquer le loup, créant ainsi ce chien fidèle sur lequel on peut compter.

TEL MAÎTRE, TEL CHIEN

Du point de vue des loups, les campements des hommes leur fournissait des détritus, de véritables mines d’or pour éboueurs. Avaient le plus de chance d’en profiter ceux dont le niveau de sérotonine (‘la propension à la dociité’) et autres caractéristiques du cerveau faisaient qu’ils se sentaient bien avec les humains. Plusieurs auteurs ont imaginé un scénario plausible, où des louveteaux abandonnés ont été adoptés par des enfants à titre d’animaux de compagnie. Des expériences ont montré que les chiens domestiques s’y entendent mieux que les loups pour ‘lire’ les expressions sur les visages humains. C’est probablement une conséquence involontaire de notre évolution mutuelle sur de nombreuses générations. Dans le même temps, nous lisons sur la face des chiens, et leurs expressions faciales en sont arrivées à ressembler davantage à celles des humains que celles des loups du fait de la sélection involontaire qu’ont exercé les humains. Voilà vraisemblablement pourquoi l’on trouve que le loup fait peur, alors que le chien donne l’impression d’être tour affectueux, honteux, craquant, et ainsi de suite.

[…]

LA VOIE DE L’ÉVOLUTION

Revenons à l’expérience russe sur les renards, qui démontre la rapidité avec laquelle la domestication peut se produire, et la possibilité qu’un ensemble d’effets secondaires apparaisse dans le sillage de la sélection pour la docilité. Il est tout à fait probable que la vache, le cochon, le cheval, le mouton, la chèvre, la poule, l’oie, le canard et le chameau aient suivi une voie tout aussi rapide et tout aussi riche en effets secondaires. Il semble aussi possible que nous-mêmes ayons évolué après la révolution agricole sur une voie parallèle menant à notre propre version de docilité avec des caractère secondaires associés.

Richard Dawkins, Il était une fois nos ancêtres – Une histoire de l’évolution, trad. de Marie-France Desjeux, Fayard/Pluriel, 2010, pp. 51-53. D’après l’édition américaine, The Ancestor’s Tale, Houghton Mifflin Company, New York, 2004.

° L’archéologue canadienne Susan Crockford a attribué ces modifications à celle des niveaux de deux hormones thyrroïdiennes.

P.S. : Le renvoi de note est de l’auteur, les intertitres et les liens sont de moi, VS.

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