RIEN DE CE QUI EST SENSATION… [JOSEPH DELTEIL]

Joseph Delteil (1894-1978), à l’œuvre prolixe, qu’il ramena, par un auto-autodafé, proclamé, tout personnel et décrété définitif, à un gros volume de sept cents pages, donc œuvres intangiblement complètes et expurgées, ne comportant finalement plus que six titres – au feu le reste… et gare à qui se pencherait sur les cendres ! –, Delteil, qui hâtivement fuit le Paris du succès des libraires, du surréalisme d’apparat, pour retourner cultiver sa vigne et boire son vin, Delteil au verbe haut, à la truculence tonitruante, à la tendresse infinie pour les créatures, tant elles sont folles. Son panthéon ? Jeanne d’Arc, Saint Don Juan, Jésus II (et ses fous de disciples à son image), François d’Assise et quelques autres… C’est tout…, et c’est beaucoup !
 
Delteil qui, ici, me paraît être une sorte de double, bien assumé, du Cézanne que je convoquais récemment dans LA TENTATION, qui tient à mettre les points sur les ‘i’ de son écriture, dans la préface desdites œuvres complètes, et pour en justifier un des parti pris majeurs : la vérité des sens.

 

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Ce qui d’abord me saute aux yeux dans tous ces bouquins, c’est leur extrême liberté, la grossièreté verbale, la fantaisie sexuelle… bref ce qu’on a appelé ma sensualité. Le fait est que l’un de mes premiers livres s’appelle Les Cinq Sens. Et qu’un autre porte l’épigraphe : ‘Je suis sens, et rien de ce qui est sensation ne m’est étranger’. Eh quoi ! Les sens, cela signifie à mes yeux les cinq sens, la totalité sensible de l’homme. C’est donc avant tout une question d’honnêteté. Peindre la nature telle qu’elle est, l’homme tel qu’il est : n’est-ce-pas l’idéal ! Pas question de banale photographie bien sûr – réalisme si l’on veut mais réalisme fantastique – ni d’ailleurs d’obscénité. Certes j’ai toujours parlé la langue adulte, entre hommes. Mais je repousse du pied toute pornographie (qui est vile entreprise mercantile), et je méprise le vice (qui est jeu de mort). Reste le mystère de l’amour, la lyrique, l’épique chair… En ai-je fait abus et parade ? Aurais-je exagéré ? Jusqu’à la gauloiserie (mots moustachus et phrases à poil) ? Bah ! je flaire qu’en ces choses-là l’excès même est une espèce d’exorcisme. Mes orgies sont assez burlesques, voire sarcastiques – l’humour, voilà l’antidote. Il y a une vertu magique dans le ‘gros mot’ : il purge. Et que s’il ne s’agit que de poltronnerie, une note en bas de page fera l’affaire : ‘interdit aux pusillanimes !’ Là-dessus, salut à l’ ‘honnête homme’, et merde au lâche, à l’hypocrite, au jeanfoutre et au sot !

C’est que par delà la sensualité, il s’agit à mes yeux de la vérité, du principe de vérité. Je pense que la catastrophe fondamentale de l’espèce humaine, c’est l’hypocrisie – hypocrisie verbale, hypocrisie sociale. L’homme, le seul animal qui triche au jeu de la vie !… Le mensonge et la violence sont les deux colonnes du Mal. Vérité d’abord. Hors de la vérité, pas de salut !

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Œuvres complètes de Joseph Delteil, préface, Grasset, 1978.

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