S’Y FAIRE… [GEORGES PERROS]

Georges Perros (Georges Poulot, 1923-1978) fut, nous dit la quatrième de couverture de ses ‘Œuvres’, ‘attiré par la scène et l’envers du décor, sa première vocation fut le théâtre – une déception. Reste la force des mots, le phrasé. Glissement de l’oral à l’écrit. Sans revenus fixes, il assuma son dénuement volontaire, acharné à noircir ses petits carnets, ses agendas, seulement riche d’une moto.’

Pas si facile de rédiger ‘à la volée’ un billet sur l’émission de télévision de la veille pour le quotidien du lendemain, tout alimentaire que ce soit. Surtout sur un ‘thème’ aussi délicat que le viol – toujours aussi ‘au goût du jour’, après quelques dizaines de millénaires d’humanité. Pensons à une actualité récente quelque peu passée à la trappe et évacuée par les dramatiques contingences du moment – il semble pourtant que la présente promiscuité sociale et familiale, obligée et exacerbée, que subissent beaucoup va relancer dramatiquement la ‘machine’… mais probablement pas essentiellement dans les milieux confinés de l’art, du spectacle et de la médiatisation –. Perros s’y emploie efficacement, puisant peut-être à la même dialectique qu’exprime celle des mains de Gisèle Halimi ! Et ça fait ’tilt’ ; tout y est : le dit, le non-dit, le refoulé, le déni, la violence, la souffrance, la goujaterie, la cruauté, la supérieure connerie, le drame personnel autant que le crime social… Le tout – 30 lignes – marqué d’une remarquable concision (ce genre de billet se doit d’être lu promptement dans ces feuilles que l’on sait destinées à être oubliées aussi vite). Bel exemple, et modèle d’exercice, à offrir à de futurs ‘vrais’ journalistes.

Le viol. Sujet délicat. Peu fait pour la conversation. Mais il paraît qu’on peut guérir, enfin, empêcher un homme de se laisser aller à ce point tragique. Ainsi nous a-t-on présenté un monsieur qui ne le ferait plus – pas l’air gai pour autant, nostalgie, remords ? – grâce à une légère opération du côté de la fontanelle, si j’ai bien compris. Reste que la demoiselle qui lui faisait face, très sombre, et qui avait subi ces premiers outrages, paraissait, elle, marquée à vie, comme on dit dans les journaux. Un docteur spécialiste de la question eut beau la rassurer, tenter de la persuader que, jeune et jolie comme elle était (restée), tout s’oublierait, le regard qu’elle lui lança laisse mal augurer de cette prédiction. En tout cas, ce n’est pas avec lui qu’elle risque d’oublier. Je la comprends. La couvait l’avocate Gisèle Halimi, aux très longues et belles mains, prompre à se rejoindre… dialectiquement. Non sans charme, mais c’est peu être phallocratique de ma part de lui rendre cet hommage. Escuse me.

C’est vrai qu’il faudrait empêcher cette horreur. Mais comment ? J’habite dans une H.L.M.. Et, chaque soir, quand je rentre ma moto dans la cave, je ne sais quelle funeste odeur de viol, d’agression me saisit. Comme si le mal était tapi dans un coin d’ombre, prêt à sauter sur sa victime. Je remonte vite, on ne sait jamais, j’ai tout de même lu un peu Sade, Pauline Réage, sait-on ce qui peut vous passer par la tête, si j’ose dire. Mais je pense à autre chose. Combien de fois me suis-je demandé comment ces jeunes filles, au soir de leurs noces, allaient supporter qu’un homme – leur mari – à moitié ou complètement ivre – se jette sur elles, et les ‘pénètre’ en tout bien tout honneur ! On les retrouve le lendemain, les yeux un peu cernés, soit, mais ‘heureuses’, tout va bien, on s’y fera, motus in æternum, sexe cousu (comme on dit bouche…). Décidément, je suis contre les couples. Ce n’est pas possible ce lien-là. C’est s’y faire ° qui n’est pas possible. Et pourtant !

Georges Perros, Œuvres, année 1977, coll. Quarto, Gallimard, 2017, pp. 1258-1259.

° Mis en évidence par l’auteur.

À D., qui sait… et qui, hélas, connut… très ‘naturellement‘.

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