SENS CONTRE SENS [HOKUSAI]

hokusai-150x204La poésie est, par essence, l’espace mouvant du sens (des sens) ; la langue française s’y prête assez bien, mais il est vrai que le “système” idéographique chinois et de l’ancien Japon se prête encore mieux — et souvent avec délectation — à cette polysémie, à ce glissement multiple du sens ; il suffit de lire les vieux poètes pour s’en rendre compte ; les traductions s’entrechoquent et parfois (délibérément) même se tournent le dos.

Du côté du délice, du “glissement progressif du plaisir”, je retiens trois exemples de ces petites merveilles que réunit, selon le choix de Senshûan, l’album illustré de Hokusai Le Char des poèmes kyôka de la rivière Isuzu, où l’illustration elle-même vient ajouter son “grain de sel” — ici le pilon à riz, employé pour la préparation des gâteaux de Nouvel An, illustre un poème sur la famine.

Je donne la transcription du texte japonais et à la suite les diverses traductions.

 

SENRI NO YABUKAZE

Au koto mo
Namiki ni toshi o
furite nomi
tada ryôhô ga
matsu bakari nari

Sans se rencontrer
ils ont passé des années
jusqu’à maintenant
L’un l’autre de son côté
vainement ils attendaient

Sans se rencontrer
les arbres de l’allée
vont vieillissant
De chaque côté du chemin
on ne voit que les pins

YASHIKI NO KATAMARU

Sakinarabu
aki no hiina no
kamuro-giku
hana koso hoshi no
hayashi kata nare

Elles s’alignent épanouies
en ces jours d’automne
les petites kamuro-giku
leurs fleurs telles des étoiles
foisonnent

Elles s’alignent épanouies
telles des poupées d’automne
les apprenties courtisanes
c’est de l’argent qu’elles veulent
disent les musiciens

YANAGI NO HAKAZE

Karigane no
kaeru tokiwa no
irekae ya
ri ni tsubame kuru
tsuki wa tagawazu

Les canards sauvages
quand ils retournent au pays
en se croisant
alors viennent les hirondelles
sans se tromper de saison

L’argent emprunté
à terme est échu
en échange de quoi
il faut compter les intérêts
sans se tromper de mois

 

Hokusai, Le Char des poèmes kyôka de la rivière Isuzu, De cinquante poètes élégants, un poème (1801).
Choix de Senshûan, préface de Danielle Élisseeff, traduction de Minako Debergh, In Media Res, Paris, 2000
Illustration : planche XXXVII.

Merci à A.

 

Publié intialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en novembre 2003.

5 réflexions au sujet de “SENS CONTRE SENS [HOKUSAI]”

  1. En poésie, de plusieurs sens, le mot a celui du bon plaisir du lecteur, et non celui de l’auteur. Mais il en est souvent de sa malice.

    Commentaire volontairement ambigu, sens et sens. 🙄

  2. J’ai noté la référence : ça me parle… Quand un poème, de par la polysémie, fait énigme, je peux me sentir un peu comme la Sybille, en rapport avec un dieu : celui de mon interprétation, celui de la divination (mot dans lequel le divin se donne à entendre).

  3. … Mais le poème n’est-il pas toujours dans la polysémie, ou du moins dans un système métaphorique ‑ je pense à ce qu’en disait Bachelard —, et son mystère n’est-il pas, en réalité, sa vérité… J’allais écrire ‘sa clarté’. Et qu’est-ce qu’une Sybille en toute lumière ?! Là, obscurément, je fais allusion à celle de l’ ‘Œdipe Roi’ de Pasolini. Et qu’est-ce que le divin, si ce n’est le Principe même de la poésie !

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