SEXE FAIBLE, RELIGION FORTE

COMMENT UN MOINE DE CHÔRAKUJI VIT DANS LA MONTAGNE UNE NONNE ENTRÉE EN CONCENTRATION

 

 

C’est maintenant du passé. Il y a dans la montagne de l’Est, à la Capitale, un endroit appelé le Chôrakuji. En cet endroit, il y avait un moine qui s’exerçait à la pratique de la Voie du Buddha. Pour cueillir des fleurs et les offrir au Buddha, ce moine était entré profondément dans la montagne et parcourait les cimes et les vallées lorsque le jour s’assombrit. Aussi s’arrêta-t-il pour la nuit au pied d’un arbre.

À partir, environ, de l’heure du Sanglier, il entendit à côté du lieu où il s’était arrêté une voix qui, d’un ton faible, vague et d’une précieuse qualité, récitait le Sûtra du Lotus de Loi. Le moine pensa : “C’est extraordinaire !” et toute la nuit il écouta, songeant : “Dans la journée, il n’y avait personne à cet endroit. Y aurait-il là quelque immortel des montagnes ?” Tandis que, sans rien y comprendre, il se tenait là en respect, à écouter, la nuit arriva peu à peu au point où elle va s’éclaircir, blanchir. Sur quoi il se mit en quête de la direction où s’entendait cette voix et comme, peu à peu, en cheminant, il s’en était rapproché, il y eut un être qui lui apparut, légèrement plus haut que le sol. “Quel être peut donc bien se tenir là ?” Tandis qu’il regardait, la nuit, tout en blanc, s’éclaircit. Or, en réalité, c’était un rocher où croissait la mousse, où serpentaient et s’accrochaient des ronces. “Cette voix qui récite le Sûtra, de quel côté peut-elle bien se trouver ?” se demanda-t-il encore avec perplexité. “Et si l’immortel des montagnes étant dans ce rocher, c’était lui qui récitait ?” Ému et rempli de respect, il resta là quelque temps à observer ; sur quoi le rocher, comme si brusquement il bougeait, devint plus haut. “C’est extraordinaire !” Tandis qu’il regardait, le rocher devint un être humain, se dressa et se mit à courir. À regarder, c’était une religieuse d’environ soixante ans. Du fait qu’elle s’était dressée, les ronces avaient été distendues et elles s’étaient toutes brisées.

Comme le moine, tout effrayé qu’il fût, demandait : “Qu’est-ce donc que cela ?”, cette religieuse, pleurant pleurant, dit en réponse : “Moi qui depuis des années me trouvait en cet endroit, il ne m’était jamais arrivé de concevoir une pensée de désir amoureux. Mais à l’instant, en vous voyant qui étiez venu, je vous ai regardé : ‘Hé, ne dirait-on pas un homme ?’ Sur quoi je suis revenue à ma forme première, que c’est là une triste chose ! Encore une fois, il n’est rien qui soit aussi misérable qu’un corps humain. Maintenant, je ne pourrai redevenir comme avant qu’après qu’il se sera passé un temps plus long que les années qui viennent de s’écouler”, dit-elle et, pleurant et se désolant, elle pénétra en cheminant dans les profondeurs de la montagne.

Cette histoire que le moine raconta après qu’il fut rentré au Chôrakuji, les disciples de ce même moine, l’ayant entendue la transmirent au monde.

À écouter cela, même s’agissant d’une nonne entrée en concentration, il en va pareillement. Alors, est-il besoin de le dire, de quel degré sera le péché des femmes qui sont dans le siècle ? On peut l’imaginer. Ainsi dit-on qu’il a été rapporté.

Extrait de Histoires qui sont maintenant du passé [Konjaku-monogatari shûri], traduit du japonais par Bernard Frank, Connaissance de l’Orient, Gallimard / Unesco, Paris, 1987.

Le Konjaku-monagari shûri, recueil d’anecdotes liées aux nécessités de la prédication bouddhique écrit dans l’idiome local, et non en chinois classique, est un des plus anciens ouvrages de ce type. Il était originellement composé de trente-et-un maki (volumes, soit en rouleaux, soit pliés, en cahiers cousus). On y traite successivement de l’Inde, de la Chine et du Japon, quand ce dernier adopta massivement le bouddhisme comme religion officielle. L’identité de l’auteur fait toujours débat et la rédaction se situe aux environs de la fin du XIe siècle, début du XIIe de notre ère.

C’est maintenant du passé : La formule initiale de l’anecdote, et celle qui la clôt, sont rituelles pour ce genre de récit. C’est, en quelque sorte, notre ‘Il était une fois’.

Le Chôrakuji, ou Monastère de la Joie Prolongée, existe toujours à Tokyo, au pied des hauteurs qui se situent à l’est de la rivière Kamo, il appartient à la Secte Tendai (bouddhisme du Grand Véhicule).

Heure du Sanglier : entre neuf heures et onze heures du soir.
 

Immortel des montagnes : terme venu de Chine et d’origine taoïque, littéralement ‘homme des montagnes’, désignant des ascètes retirés loin du monde et au fond des montagnes, ayant acquis des facultés supranaturelles, notamment de ne pas vieillir, ni mourir. Le bouddhisme a ‘récupéré’ ce terme en le relativisant quant à l’immortalité.

Sûtra du Lotus de la Loi : texte canonique de référence du bouddhisme du Grand Véhicule et notamment de la Secte Tendai, au Japon.

Péché des femmes : rien à voir ici avec le sens de péché originel que le christianisme accorde à ce terme. Il s’agit pour les bouddhistes de ce qui entrave délibérément la capacité d’échapper à la matérialité du monde présent.

10 réflexions au sujet de “SEXE FAIBLE, RELIGION FORTE”

  1. Oui, certes – et c’était là ma modeste contribution à la journée du 8 mars -, mais, il me semble, la morale (bouddhiste, en l’occurrence) de cette anecdote ne va pas dans votre sens. Vivre dans le ‘siècle’ ou choisir de ne pas y vivre, that is the question !

  2. Certainement ! Il me semble que les religions ‘fortes’, dominantes, voire hégémoniques, ont une ‘frousse bleue’ des pulsions. Leur problème avec le ‘sexe’, avec la ‘mort’. Avec le pouvoir – temporel et spirituel – (sur les êtres) également. Le taoïsme m’apparaît plus ‘naturel’, plus ‘sain’, plus ‘anar’ aussi. Foutue morale !

  3. Effectivement ! D’autant qu’il y a davantage d’humains qui se préoccupent de sexe que de religion !

    Ceci dit, quand on constate les ravages que lesdites religions ont fait en matière de sexe… Combien de femmes, d’hommes frustrés, inhibés à vie, capacité de partager ce plaisir-là à jamais brisée, jouissance refoulée, interdite, ‘grâce’ à elles et à leur dictature morale ! Par centaines de millions, et encore bien plus femmes qu’hommes, et depuis des siècles et des siècles.

    Personnellement, je les rendrais volontiers responsables, assez directement, de cette perversion de la morale qui alimente la pornographie. D.H. Lawrence, finalement, ne dit pas autre chose.

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