SIGNES [PETER HANDKE]

 

Aheure-sensation-vraieu hasard, de l’heure, de la vie, prendre un livre, celui-ci, précisément, ne pas l’ouvrir à la page quarante-sept, comme y invite la carte de visite d’un restaurant italien d’une ville allemande servant, ici, de marque-page, mais, là, où il se propose, naturellement (pour y avoir certainement été laissé longtemps ouvert), de s’offrir à vous, à la page vingt-trois donc, dont vous poursuivrez la lecture à la suivante (page vingt-trois et demie, en quelque sorte). Au hasard, ainsi, de l’articulation de ces deux pages, qui vous auront, décidément, fait signe(s). Au hasard de ces chiffres, nombres, dates, que vous pourrez y lire (ce livre, le livre, est aussi un journal). Au hasard des lignes qui s’y impriment, s’y jouant du destin romanesque du héros, attaché d’ambassade (en fait, façon de prologue, déjà tout au bas de la page vingt-deux). Au hasard, encore, en traçant le décor, de ce lieu, à deux pas, à deux lignes, de votre domicile, à l’angle, donc, de la rue Saint-Dominique (la rue de la dame au Figaro et au Péril jaune) et de ce boulevard, où, en maintes occasions, quelques-unes de vos connaissances et vous-même eurent affaire. Au hasard des lignes, de ce livre, qui, très décidément, à la page vingt-trois et demie, vous font signe(s) et invitent à vous mettre à l’heure de la sensation vraie… 

[p. 22] … Il vit deux Noirs marcher devant lui, les mains enfoncées dans les poches, les pans de leurs vestes s’en [p. 23] écartaient et on voyait les derrières saillir — tous les deux avaient les mêmes pans de vestes qui bâillaient et les derrières pareils. Une femme avait deux souliers différents, le talon de l’un était beaucoup plus haut. Une autre femme tenait un cocker sur le bras et pleurait. Il crut être le prisonnier de Disneyland.

Sur le trottoir il lut écrit à la craie : “Oh, la belle vie” et en dessous “Je suis comme toi”, à côté en petit, un numéro de téléphone. Celui-là s’est PENCHÉ lorsqu’il a écrit LA BELLE VIE ! pensa-t-il et il nota le numéro de téléphone.

Au bureau il lut les journaux qui venaient d’arriver. Il remarqua à quel point on voyait souvent dans les titres : “toujours plus de…” “Toujours plus de bébés suralimentés” — “toujours plus de suicides d’enfants.” En lisant Time, il fut frappé à beaucoup de pages par la phrase : “I dig my life. I dig my life”, disait un basketteur célèbre. “We are a happy family”, disait un vétéran de la guerre. “I am very glad”, disait une chanteuse de country songs. “Now I dig my life”, disait un homme qui utilisait une nouvelle poudre pour coller son dentier. Keuschnig aurait voulu gueuler à travers tout le bâtiment. Puis il regarda le plafond, prudemment, comme si rien que cela pouvait déjà le trahir.

Il avait le numéro de téléphone du trottoir devant lui mais il fit d’abord bien d’autres numéros. Ces [p. 24] prochains jours il voulait être aussi peu avec lui-même que possible et fit la liste de toutes ses connaissances qu’il pouvait rencontrer, sans interruption. Par peur de bafouiller en téléphonant ou de ne plus, tout à coup, savoir que dire, il nota, avant chaque coup de téléphone, textuellement, ce qu’il voulait dire. Puis il fit le numéro du trottoir. Une femme répondit. Elle dit ne pas pouvoir se rappeler avoir écrit quelque chose sur le trottoir, il fallait qu’elle ait été saoule. Keuschnig, qui au fond n’avait que voulu se moquer d’elle, dit : “Vous n’étiez pas saoule. Je serai demain soir à neuf heures au Café de la Paix à l’Opéra. Vous venez ? — Peut-être”, dit la femme, puis : “Oui, je viendrai, mais nous n’allons pas convenir d’un signe de reconnaissance, j’aimerai que nous nous reconnaissions comme ça. J’y serai.”…

Peter Handke, L’heure de la sensation vraie, traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, Gallimard, Paris, 1977.

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