SOLITUDE [ÁRON KIBÉDI-VARGA]

Combien heureux les gens
Qui parlent au pluriel toujours :
“Nous autres chez nous et nous autres de la fabrique,
Nous autres Hollandais Français Britanniques”
Comme c’est bon : “nous”, et non ce triste “moi” !
Mais je parle tout seul
De moi-même et de l’infini
Que ce soit en hongrois
Ou bien dans le langage du monde,
À moi-même j’attache le moindre mot
Et las je crache les langues amères.
Heureux pluriel !
Heureux ceux qui sont liés
Dans le réseau gentil
Des paroles, des sourires et des bonnes manières !
Mais quelqu’un m’enferme en moi-même.
Mon discours s’adresse à la mort
Les heures muettes traversent mon âme
Et j’attends avec une sainte patience le jour
Où la solitude des mots fera
Éclater soudain mon corps,
Où je serai pressé mort silencieux
Par la multitude souriante.

Áron Kibédi-Varga, ‘Solitude’, traduction du hongrois de Georges-Emmanuel Clancier, in ‘Anthologie de la Poésie hongroise du XIIe siècle à nos jours’, Éditions du Seuil, 1962.

Áron Kibédi-Varga, né en 1930 en Hongrie, quitte très tôt son pays et fait de longs séjours en Allemagne et en France. Il fut chargé de cours de littérature française à l’université protestante d’Amsterdam et se fit connaître par des ouvrages théoriques en tant que membre du groupe de recherches sémiotiques et rhétoriques de l’Université libre d’Amsterdam. Parallèlement, il poursuivit son activité de poète en écrivant dans sa langue maternelle, le hongrois. 

1 réflexion au sujet de « SOLITUDE [ÁRON KIBÉDI-VARGA] »

  1. Si “je est un autre”, alors, il contient déjà un “nous” qui n’est pas celui des “bonnes manières” mais une pluralité déjà conflictuelle qui libère quelque peu du “moi” vu comme prison identitaire.

    “Quelqu’un m’enferme en moi-même” dit le poète dans ce très beau texte écrit avec l’encre des larmes, et, dans son évocation de la mort, infiniment émouvant.

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