SUPER GRAMMATICAM [FERNANDO PESSOA]

Qu’est-ce, ce « super grammaticam », me demanderez-vous ? La réponse se trouve à la fin du texte, lisez d’abord, vous répondrai-je.

Certes, mais il s’avère que cette figure de « super grammairien », est en l’occurrence celle de Sigismond, roi de Rome, souverain du Saint-Empire germanique au quinzième siècle, qui aurait hérité de ce titre, par dérision peut-être, de son

« bon peuple », suite à une faute de grammaire commise lors d’un discours public. Cela, c’est Bernardo Soares, l’auteur en titre du « Livre de l’intranquillité », qui nous le dit, à l’appui de la justification de ses propres transgressions délibérées et assumées de la grammaire de cette patrie qu’est sa langue, le portugais.

Mais qui donc est ce Bernardo Soares que l’éminent Fernando Pessoa lui-même qualifie de semi-hétéronyme ? Disons, pour faire court, que parmi pas mal d’autres, on en compte une soixantaine, il participe des hétéronymes préférés, le plus proche en tant que « semi- », de l’illustre littérateur portugais *. Il est reconnu à ce titre auteur de cette somme volumineuse et puissante, tissée d’abondants fragments dispersés, publiée post-mortem et constituant un des socles même de la prose de Fernando Pessoa.

Passé ce pas de côté, revenons à notre « super grammaticam » en second. Assez littérairement hétérodoxe dans ce qu’on lira plus bas, et qui, non sans ironie – une spécialité du « maître » –, semble faire le pendant d’un de ses autres propos, très orthodoxe, lui, critiquant de manière acerbe une réforme de l’orthographe portugaise, n’hésitant pas à clamer haut et fort, dans ces même pages du « Livre », que « la faute de syntaxe […] mériterait des gifles ». En témoigne un billet déjà ancien que nous lui avons consacré : DE L’ORTHOGRAPHE [FERNANDO PESSOA].

L’ironie serait certainement aussi du côté de l’actualité, si l’on veut bien noter que par une sorte d’anticipation, Soares-Pessoa choisit son exemple dans un registre qui relèverait, linguistiquement et à ce jour, de la très en vogue « théorie du genre ». Finalement, voici donc un Monsieur qui, d’une part, ne veut absolument pas que l’on touche à l’orthographe classique de sa langue, et qui, d’autre part, revendique s’autoriser à manipuler la grammaire selon son humeur, changeant le mode des verbes et les règles d’accord des substantifs et adjectifs à son gré, sous le prétexte que ladite grammaire, « n’est jamais qu’un outil, et non pas une loi. »

Je vous fais juge de la logique « à géométrie variable » de notre éminent écrivain (et monument) national portugais, telle qu’il l’a fait endosser à son quasi-alter ego, le dénommé Bernardo Soares. Mais peut-être est-il vrai aussi – et surtout – que, pour qui fréquente un tant soit peu ce que l’on nomme le « travail de l’écriture », ladite logique aurait ses littéraires et supérieures raisons que, prosaïquement, celle, par exemple, de notre vieux Bled, ne connaîtrait pas.

Maintenant, voyons sur pièce ce qu’il en est…

[…]

J’ai réfléchi aujourd’hui – lors d’une pause dans mes sensations au genre de prose qui est la mienne. En somme, comment est-ce que j’écris ? J’ai eu, comme bien d’autres, le désir perverti de posséder un système et des normes. Certes, j’ai écrit bien avant d’avoir l’un ou l’autre ; mais, en cela non plus, je ne diffère guère des autres.

M’analysant cet après-midi, je m’aperçois que mon système stylistique repose sur deux principes, et tout aussitôt, à la bonne vieille manière de nos bons classiques, j’érige ces deux principes en règles fondamentales de tout art d’écrire : dire ce que l’on éprouve exactement comme on l’éprouve – si c’est clairement si c’est clair ; obscurément si c’est obscur ; confusément si c’est confus ; et bien comprendre que la grammaire n’est jamais qu’un outil, et non pas une loi. **

Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : « Cette jeune fille a l’air d’un garçon. » Un autre être humain, tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler, c’est dire, dira d’elle : « Cette jeune fille est un garçon. » Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, cette vigueur de la pensée, dira d’elle : « Ce garçon. » Quant à moi, je dirai : « Cette garçon », violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai fort bien dit ; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Aussi n’aurai-je pas parlé : j’aurai dit.

La grammaire, qui définit l’usage, établit des divisions légitimes mais erronées. Elle distingue, par exemple, les verbes transitifs et intransitifs ; cependant, l’homme sachant dire devra, bien souvent, transformer un verbe transitif en verbe intransitif pour photographier ce qu’il ressent, et non, comme le commun des animaux-hommes, pour se contenter de le voir dans le noir. Si je veux dire que j’existe, je dirai : « Je suis. » Si je veux dire que j’existe en tant qu’âme individualisée, je dirai : « Je suis moi. » Mais si je veux dire que j’existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d’un coup en verbe transitif ? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai : « Je me suis. » J’aurai exprimé une philosophie entière en trois petits mots. N’est-ce pas infiniment préférable à quarante phrases pour ne rien dire ? Que peut-on demander de plus à la philosophie et à l’expression verbale ?

Qu’ils obéissent donc à la grammaire, ceux qui ne savent penser ce qu’ils sentent. Que s’en servent au contraire ceux qui savent commander à leurs expressions. On raconte que Sigismond, roi de Rome ***, ayant commis une faute de grammaire dans un discours public, répondit à quelqu’un lui en faisant la remarque : « Je suis roi de Rome, et au-dessus de la grammaire. » Et l’histoire raconte que le nom lui est resté de Sigismond « super grammaticam ». Symbole merveilleux ! Tout homme sachant dire ce qu’il dit est, à sa façon, roi de Rome. Le titre n’est pas mauvais, et être âme, c’est savoir s’être.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité (de Bernardo Soares), fragment 85, pp. 119-121, traduction du portugais de Françoise Laye, troisième édition, Christian Bourgois, éd., Paris, 1991.

Illustration : Statue de Fernando Pessoa, place Flagey à Ixelles (Bruxelles). “Ma patrie, c’est la langue portugaise”.

* Fernando Pessoa [1888-1935] est considéré avec Luís de Camões [1525-1580], comme un des plus illustres représentants de la littérature portugaise. À ce titre, il siège au côté de celui-ci au « Panthéon national » portugais.

** L’auteur nous aura déjà mis en garde dans un précédent fragment par deux subtils (sic) qui ponctuent ses « dérapages » grammaticaux : « … à cette confuse (sic) remue-ménage. » et « Tout autour des milieux (sic) de la place… ». Manière de nous inviter à tendre une oreille attentive à ce qu’il veut nous dire et faire entendre.

*** Sigismond [de Luxembourg], lors d’un intervention au concile de Constance (1414), aurait commis une erreur à propos du genre de « schisme » en latin, neutre et non pas féminin. À l’observation qui lui en aurait été faite, il aurait répliqué : « Ego sum Rex Romanus et super Grammaticam » (« Je suis Roi de Rome et au-dessus de la Grammaire »). Mais c’est, en réalité, Thomas Carlyle qui, en 1858, l’aurait ainsi surnommé « Super Grammaticam » afin, disait-il, de ne pas le confondre avec d’autres « Kayser » homonymes. Depuis le 19e siècle, on retient cette citation latine en place de l’originelle : « An non ego sum rex Romanus, et super Priscianum et eius grammaticam » (« Ne suis-je pas roi de Rome, et au-dessus de Priscien et de sa grammaire (?)) » Au VIe siècle, Priscien de Césarée, réfugié à Constantinople sous la pression des Vandales, fut un grand réformateur de la grammaire latine. N.B. : cette note reprend en la développant l’originale succincte de l’éditeur portugais, Richard Zenith.

On trouvera dans nos pages d’autres billets et références à notre auteur, en suivant ce lien ☞ FERNANDO PESSOA

6 réflexions au sujet de “SUPER GRAMMATICAM [FERNANDO PESSOA]”

    • Christo ? Il réunit ontologiquement, de fait, sous son seul Nom et une seule Personne (Essence ‘divine’ de l’Art), trois identités, dont deux sont les masques de la troisième, en réalité, Première et Unique. Mais peut-on pour autant le taxer, ce Christo, tout peu orthodoxe qu’il fut, de bogomilisme (artistique, bien sûr), une forme de catharisme bulgare ? Et qu’aillent au diable, les vrais-faux catarrheux de nos Temps-à-Covid ressucités et leur cohorte d’insanes masques confoireux !

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  1. PESSOA = PERSONNE. Au détour d’une (première) lecture du magistral “Les Formes du visible” de l’anthropologue Philippe Descola, récemment publié, je note cette analyse à propos du rôle du masque dans l’animiste – en l’occurrence ici les Yuppiit de l’Alaska : “Le masque est un dispositif très efficace pour mettre en évidence des propriétés ontologiques qui ne sont pas toujours visibles de prime abord, une aptitude qui ne devrait guère surprendre si l’on se souvient de son nom latin, persona, le masque de théâtre. En effet, un masque peut représenter l’identité publique d’une personne en révélant ce que cache le visage de chair et d’os – à savoir sa dimension sociale, l’allure et le statut par lesquels elle aspire à être considérée – et il peut cacher ce que le visage révèle, parfois en contradiction avec le moi idéal projeté dans l’apparence, de sorte que la physionomie nue peut aussi fonctionner à la manière d’un masque dissimulant une autre identité.” Philippe Descola, Les Formes du visible, Seuil, septembre 2021, p. 98.

    Si l’on sait que Pessoa, “après avoir longtemps signé Pessôa, avec un accent circonflexe sur le o, décida en septembre 1916 de supprimer cet accent, ce qui le plaçait alors sur le même plan que le nom commun pessoa qui, en portugais, signifie personne.” (Les doubles de Monsieur Personne) mais que, par ailleurs, la traductrice affirme qu’il faut plutôt se référer à “la personne”, ce qui inverse la proposition, alors ce qu’analyse Descola me semble apporter un salutaire éclaircissement, surtout si on se réfère également à ce qui s’est dit à ce sujet dans une déjà ancienne émission de France Culture, en 1987, de Hubert Juin, rediffusée récemment, Fernando Pessoa “celui qui n’était personne” : “Il faut se souvenir que Pessoa n’est pas un pseudonyme et que Pessoa veut dire effectivement ‘personne’, mais attention au sens latin du terme, c’est-à-dire le masque, et non pas au sens grec, le ‘nemo’, c’est-à-dire l’absence de quelqu’un. Ici il s’agit des masques, or tout le travail de Pessoa se fonde sur la multiplication des masques.”

    Dont acte.

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  2. Commentaire en forme de post-scriptum (ou vice-versa). Je m’aperçois que j’ai oublié de signaler la tâche ingrate de la traductrice qui fut confrontée, entre autres, à cette grammaire “flottante”… et ce n’est pas une mince affaire, parole de traducteur, même amateur.

    Certes, le portugais, langue latine, influencée par le galicien et le provençal, a pas mal à voir aussi avec notre langue française (d’oïl). N’est-ce pas Paul Valéry qui disait que cette langue-là partage avec la nôtre au moins cinq mille mots, ceux se terminant là en “ao” qui ont leur équivalent ici dans ceux en ‘ion’ ou ‘on’, masculin et féminin – ainsi le patronyme même de l’auteur “Pessoa” trouve son répondant dans notre “La Personne” (et non pas “Personne”). Belle personnalisation d’un nom pour un amateur invétéré d’hétéronymes !

    Revenons à notre traductrice, Françoise Laye, qui, dans avertissement au lecteur, nous met en garde : “… Le lecteur doit donc être averti que les innombrables ruptures ou violations de syntaxe, les images abruptes, les audaces, les néologismes, les obscurités, les mélanges de styles qui parsèment ce texte, ne sont pas (obligatoirement) des erreurs ou des gaucheries de traduction : ce sont – transcrites comme a pu les transcrire le traducteur, malheureux et ravi – autant de merveilles, d’intraduisibles trouvailles de Pessoa, pour traduire le mystère. …” (p. 22)

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