TABLEAU VOILÉ ET DÉVOILÉ [GUSTAVE COURBET]

La pudibonderie n’est plus ce qu’elle était, notamment au 19e siècle — et le sexe s’affiche désormais librement et tout grand sur les écrans, petits et grands — quand Courbet a peint ‘L’Origine du monde’, certainement l’œuvre artistique considérée la plus scandaleuse à son époque. Cette ‘Origine du monde’, avec son grand ‘O’, est effectivement une provocation… mais une provocation à quoi ? Pour Courbet, probablement une provocation à regarder, à regarder (la chose) en face. Je me plais à le penser m’éclairant de ce qu’une amie dit — mais est-ce volontaire ? —  en nommant ce tableau ‘L’Œil”. Cet œil-là certes n’est pas dans la tombe mais l’époque le pensait certainement pour qui ces profondeurs étaient véritablement infernales. Œil à regarder et œil qui vous regarde, sans concession, sans sourciller. On ne baisse pas les yeux devant cet œil-là en effet ! On n’échappe pas à ce regard originel !

 

Gustave Courbet, L’Origine du monde, huile sur toile,
46 x 55 cm, Musée d’Orsay, Paris.

Oh, certes dans les années 1860, qui vont marquer d’ailleurs l’avénement de l’art moderne — et Courbet n’y est pas pour rien ! — artistes et intellectuels ont commencé à battre en brèche les conventions, morales et esthétiques, et l’érotisme (de salon) est de mode. Ainsi ‘L’Origine du monde’ est une commande d’un grand amateur de bonne peinture érotique et de bonne peinture tout court : Khalil-Bey, un turc-égyptien qui fut ambassadeur de la Porte à Saint-Pétersbourg et était bien connu du Tout-Paris. Il avait déjà acquis le ‘Bain turc’ d’Ingres. Maxime Du Camp décrira ainsi l’œuvre “une femme nue, vue face, extraordinairement émue et convulsée […] mais par un inconcevable oubli, l’artiste avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête […]” Voilà effectivement qui vaut le coup d”œil’ ! Edmond de Goncourt pourtant, lui, plus tard, dans son ‘Journal’, en 1885, sautera le pas en écrivant : “Devant cette toile, je dois faire amende honorable à Courbet : ce ventre, c’est beau comme la chair d’un Corrège”.

Et pour rendre cette origine encore plus indévoilable, le tableau, qui restera longtemps dans les cabinets d’amateurs, sera présenté derrière un volet dont la face extérieure représentait un paysage de neige. Immaculé, si j’ose le mot ! L’œuvre ‘au blanc’, par un significatif parcours aboutira dans la collection de Jacques Lacan, le psychanalyste et philosophe, mais encore ‘protégée’ par un volet, mais peint, cette fois, par André Masson, son beau-frère. Depuis 1995, au bénéfice de la dation, ‘L’Origine du monde’ a cessé d’être un tableau caché pour devenir accessible au public au musée d’Orsay.

Pourtant Courbet n’en est pas son coup d’essai quand il peint ‘L’Origine du monde’ en 1866 : réaliste, s’il en est, après les paysages de la Loue et les scènes paysannes d’Ornans, il peint, un autre tableau à scandale, ‘Les Demoiselles du bord de Seine’ (1857), visible au musée d’Orsay, d’un érotisme très appuyé bien qu’habillé’, dont Proudhon, le maître à penser du peintre, dira, à propos d’un des personnages, la brune “Lélia qui accuse les hommes des infortunes de son cœur, qui leur reproche de ne pas savoir aimer”, œuvre en effet inspirée du roman déjà ancien (1833) de George Sand. Il est vrai que l’époque était, dans une certaine société, au sapphisme qui, inspirera très ouvertement encore une œuvre ‘maudite’ ‘Le sommeil’, qui, sortie du purgatoire, appartient aux collections du Petit Palais et est visible depuis 1953. Manque significativement à la série nombreuse des œuvres ‘érotiques’ de Courbet, ‘Vénus et Psyché’ ou ‘Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie’ ou encore ‘Le réveil’, toile peinte en 1864 mais qui a disparu pendant la Seconde guerre mondiale.

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