TOUT CE QUE… [FERNANDO PESSOA]

7 octobre 1931

 

Le couchant se disperse sur les nuages isolés dont le ciel entier est parsemé. Des reflets suaves, de toutes couleurs, emplissent là-haut les diversités de l’air et flottent, absents, sur les grandes meurtrissures des hauteurs. Sur la crête des toits qui se dressent, mi-ombre, mi-couleur, les derniers et lents rayons du soleil déclinant prennent des formes colorés qui n’appartiennent ni à eux, ni aux objets où ils se posent. Il règne un grand calme au-dessus du niveau bruyant de la ville, qui se calme elle aussi peu-à-peu. Tout respire au-delà des sons et des couleurs, en un muet et profond soupir.

Sur les façades colorées que le soleil ne voit pas, les couleurs commencent à se teinter d’une grisaille particulière. Une sorte de froid imprègne la diversité des teintes. Une anxiété vague dort dans les fausses vallées des rues. Elle s’endort et s’apaise. Et peu à peu, dans le bas des nuages flottant là-haut, les reflets commencent à devenir des ombres ; seul ce tout petit nuage, qui plane, aigle blanc, loin au-dessus de tout, conserve un peu de l’or riant du soleil.

Tout ce que j’ai recherché dans la vie, j’ai de moi-même cessé de le chercher. Je suis comme un homme qui chercherait distraitement quelque chose et qui, entre la quête et la rêve, aurait oublié ce que c’était. Plus réel que la chose absente et recherchée devient le geste réel des mains visibles qui cherchent, remuent, dérangent, replacent, et qui existent bel et bien, blanches et longues, avec leurs cinq doigts chacune exactement.

Tout ce que j’ai eu est comme ce vaste ciel, diversement le même, lambeaux de néant frappés d’une lumière lointaine, fragments de vie illusoire que la mort vient dorer, de loin, de son triste sourire de vérité totale. Tout ce que j’ai eu, oui, se résume à n’avoir pas su chercher, seigneur féodal de marais crépusculaires, prince désert d’une ville aux tombeaux vides.

Tout ce que je suis ou ai été, tout ce que je crois être ou avoir été, tout cela perd soudain – dans ces réflexions et dans le nuage qui, là-haut vient de perdre sa lumière – le secret, la vérité, le bonheur peut-être que pouvait receler un je-ne-sais-quoi qui a la vie pour lit. Comme un rai de soleil qui vient à manquer, voilà tout ce qui me reste, et sur les toits de hauteur variée la lumière laisse glisser ses mains, en chute lente, tandis que naît, de l’unité des toits, l’ombre intime de toute chose.

Gouttelette vague et tremblante, voici la lueur lointaine de la première étoile.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité (de Bernardo Soares), Autobiographie sans événements, 216, traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgois Éditeur, 1989.

Illustration :Fernando Pessoa Hétéronyme, source : Commons Wikipedia

 

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