UN OLIVIER SUR LE SOL ANGLAIS [ALDOUS HUXLEY]

Aldous Huxley, éminent écrivain anglais (Le Meilleur des Mondes…), fut de cette génération, sœur de celle d’André Gide, d’écrivains, poètes et artistes britanniques qui choisirent un moment de leur vie de résider sur le continent et plus particulièrement sur le pourtour méditerranéen et constituèrent ainsi une communauté cosmopolite et mouvante qui contribua activement à une nouveau rayonnement de la culture et des lettres anglaises sur le continent et à un nouveau regard extra-insulaire en Angleterre elle même. La ‘mode’ s’élargit ensuite, par contamination, à de nombreux écrivains américains. Avec L’Olivier, c’est une sorte de manifeste de ce courant, dont Huxley fut l’un des porte-parole, que nous découvrons, en opposition à cet autre courant des lettres et de la pensée qui prônait le ‘retour’ à la veine originelle germanique.

Il est intéressant de lire l’ensemble de l’essai, notamment ce qui suit le présent extrait, où Huxley se livre à une pénétrante analyse de l’usage du brun et du vert dans la peinture de paysage classique et moderne, faisant judicieusement référence à Monet, Renoir et Derain. Oserai-je aussi trouver là un jalon de l’affirmation d’une culture européenne d’ancrage méditerranéen qui se manifeste de manière récurrente.

L’essai L’Olivier, qui donne son titre au recueil, a été publié, au lendemain de la Seconde guerre mondiale par les éditions du Seuil, ‘recyclant’ une édition de Desclée De Brouwer datée, elle, de 1940, qui, pour des raisons que l’ont comprendra aisément, n’avait pas été diffusée. Du coup, le titre trouva sa place dans une collection emblématique, ‘Je ne bastis que pierres vives ce sont hommes’, section étrangère dirigée par Claude Edmonde Magny.

 

Les Anglais sont des Germains qui se sont partiellement “latinisés”. Sans Guillaume le Conquérant et les Angevins, nous serions simplement une autre nation de Teutons, parlant quelque dialecte inintéressant, allemand ou danois. Les Normands nous ont donné la langue anglaise, ce mélange magnifiquement composé de français et de saxon ; et la langue anglaise a formé dans son moule l’esprit anglais. Nés de père latin et de mère germaine : tel est notre “pedigree”. Nous sommes essentiellement hybrides : c’est là, pour ce qui est de nous, le seul point intéressant. Être hybrides, c’est notre mission. Si nous voulons remplir convenablement cette mission, il faut que nous prenions la peine de cultiver notre hybridité. Notre chair saxonne et celtique a besoin d’être constamment remariée à l’esprit latin. Pour la plupart, les Anglais se sont toujours rendu compte de cette vérité, et ont agi en conséquence. Depuis l’époque de Chaucer, presque tous nos écrivains se sont tournés, par une sorte d’instinct infaillible, vers le Midi, vers les fantômes de la Grèce et de Rome, vers les réalités vivantes de la France et de l’Italie. Dans les cas où, perdant leur orientation, il se sont tournés vers l’est ou vers le nord, les résultats ont été déplorables. Les œuvres de Carlyle sont là, avertissement effrayant, pour nous rappeler ce qui arrive quand les Anglais oublient que leur devoir est d’être hybrides, et qu’ils se mettent à rechercher des contacts, à l’intérieur de la consanguinité, avec les dieux germains.

L’olivier est un emblème de la Latinité vers laquelle notre instinct de migrateurs nous commande perpétuellement de nous tourner. Outre la paix et la joie, il représente tout ce qui nous fait spécifiquement Anglais plutôt que Teutons ; ces influences méditerranéennes sans lesquelles Chaucer et Shakespeare n’eussent jamais pu devenir ce qu’ils apprirent, par la France et l’Italie, par Rome et la Grèce, à être — les plus essentiellement autochtones de nos poètes. L’olivier est, pour ainsi dire, le complément du chêne ; et les paysages brillants, aux contours tranchés, dans lesquels il figure, sont les correctifs nécessaires de ces splendeurs voilées de gaze, indéterminées, du décor anglais. Sous un ciel poli les oliviers font un exposé de leur cause esthétique sans les fioritures qu’y ajoutent la brume, les éclairages changeants, la perspective aérienne, qui donnent  aux paysages anglais leur beauté subtile et mélancolique. Beauté parfaite à sa manière ; mais il en est comme de toutes les bonnes choses : il peut arriver qu’on en ait en excès. La constitution britannique est une invention fort admirable ; mais il est bon de revenir de temps en temps aux principes fondamentaux fixes et au contour net du raisonnement par syllogisme.

À la clarté et aux contours définis est associée une certaine maigreur physique. La plupart des grands arbres à feuillage annuel qu’ont voit en Angleterre donnent l’impression, tout au moins en été, d’être un peu obèses. Dans la mythologie scandinave, Embla, l’orme, était la première femme. Ceux qui ont vécu longtemps auprès de vieux ormes — et j’ai passé une bonne partie de mon enfance sous leurs lourds ombrages — reconnaîtront que les Scandinaves ont été des gens pénétrants. Il y a en effet une certaine opulence féminine dans ces grands arbres qui planent, méditatifs, avec toutes leurs masses protubérantes de feuillage, sur les prairies de la région qui avoisine Londres. En hiver, ce sont des squelettes géants ; et, un bref instant, au début du printemps un nuage de vapeur transparente et smaragdine flotte dans l’air ; mais dès le mois de juin, ils se sont installés dans l’embonpoint de l’âge mûr.

En comparaison, l’olivier ressemble à un athlète en période d’entraînement. Il est posé légèrement sur le sol, et son feuillage n’est jamais complètement opaque. Il y a toujours de l’air entre les feuilles minces, au gris argenté, de l’olivier, il y a toujours des taches éclatantes de lumière parmi ses ombrages. Dès la fin de l’été, le feuillage de nos arbres septentrionaux est une énorme masse de vert sombre sans mélange. Chez l’olivier, la masse est toujours allégée.

Extrait de L’Olivier d’Aldous Huxley, L’Olivier et autres essais, traduction de Jules Castier, Paris, Éditions du Seuil, s.d.

À I.P., pour ce qui est de l’esprit des arbres.

Laisser un commentaire

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.