UNE ÉTRANGÈRE… [PHILIPPE JACCOTTET / EDVARD GRIEG]

Une étrangère s’est glissée dans mes paroles,
beau masque de dentelles avec entre les mailles,
deux perles, plusieurs perles, larmes ou regards.
De la maison des rêves sans doute sortie,
elle m’a effleuré de sa robe en passant
— ou si cette soie noire était déjà sa peau, sa chevelure ? —
et déjà je la suis, parce que faible
et presque vieux, comme on poursuit un souvenir ;
mais je ne la rejoindrai pas plus que les autres
qu’on attend à la porte de la cour ou de la loge
dont le jour trop tôt revenu tourne la clef…
Je pense que je n’aurais pas dû la laisser
apparaître dans mon cœur ; mais n’est-il pas permis
de lui faire un peu de place, qu’elle approche
— on ne sait pas son nom, mais on boit son parfum,
son haleine et, si elle parle, son murmure —
et qu’à jamais inapprochée, elle s’éloigne
et passe, tant qu’éclairent encore les lanternes de papier
de l’acacia ?
Edvard Grieg | Souvenirs | Andrei Gavrilov | piano
Laissez-moi la laisser passer, l’avoir vue, l’avoir vue encore une fois,
puis je la quitterai sans qu’elle m’ait même aperçu,
je monterai les quelques marches fatiguées
et rallumant la lampe, reprendrai la page
avec des mots plus pauvres et plus justes, si je puis.

 

Philippe Jaccottet, extrait de À la lumière d’hiver,
Éditions Gallimard, 1977.
Edvard Grieg, Souvenirs, op. 71 n° 7, Tempo di Valse
Andrei Gavrilov, piano / Grieg, Pièces lyriques
Wiesbaden, Friedrich-von-Thiersch-Saal, 1993.
 
À.
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7 réflexions au sujet de “UNE ÉTRANGÈRE… [PHILIPPE JACCOTTET / EDVARD GRIEG]”

  1. Allez, vous qui venez ici pour tenter de trouver une réponse à vos interrogations obligées quant à ce poème, étudiants nombreux, encore un effort si vous voulez, au demeurant, aider votre camarade dans la nécessité. Moi, dégagé de cette nécessité, j’ai simplement pensé, nostalgie aidant, à Edvard Grieg. Écoutez-en la musique, et si vous avez un tant soit peu l’oreille, cela vous dira certainement quelque chose. Ô correspondances !

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  2. Sortir un écrit de Jaccottet du rayon de bibliothèque ou lire quelques lignes sur la toile grâce à Vincent, c’est la certitude d’un voyage sans but entre rêve et réalité, l’assurance de ne pas perdre son temps avant l’urgence artificielle des autres temps de la vie.

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  3. Oui, cette écriture ‘fine’ – un rien de pudique préciosité – qui me semble rejoindre celle de Rilke – dont il est le traducteur – et, tout particulièrement du Rilke des poèmes en français, intitulés ‘Vergers’. Ces vergers qui sont la prédilection de Jaccottet et dont l’évocation revient souvent sous sa plume. J’aime aussi beaucoup ces ‘mots pauvres et justes’, comme vous dites si pertinemment. Naturellement. Oui.

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  4. Naturellement,- pourquoi naturellement au fait? C’est le mot qui est venu en premier-, j’ai ressenti beaucoup d’émotion à la lecture de ces lignes de Jacottet : j’aime cette écriture fine, de mots “pauvres et justes” qu’accompagne si bien ce morceau de Grieg que je connaissais.
    Une impression de familiarité, de voisinage…

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