VÉRITÉ / MENSONGE [G.K. CHESTERTON / SLAVOJ ZIZEK]

G. K. CHESTERTON | SIGN OF THE BROKEN SWORD

En amorce de la thèse de son essai philosophique, au premier chapitre de ‘Pour défendre les causes perdues’, Slavoj Žižek, emprunte à une nouvelle de l’écrivain anglais G. K. Chesterton, sous le titre de ‘Cacher l’arbre dans une forêt’. Il rebondira sur la chute pour introduire son interrogation philosophique inaugurale à propos de la leçon hégélienne. Mais ceci est une autre histoire… Quoique !

Lorsque dans ‘L’épée brisée’ de G. K. Chesterton, le Père Brown entreprend d’éclairer son compagnon Flambeau, il commence par ‘ce que tout le monde sait’ :

Arthur Saint-Clare était un grand général anglais qui remporta maintes victoires. Après plusieurs campagnes en Afrique et dans l’Inde, où il se montra aussi prudent que hardi, il se retrouva à la tête des troupes dirigées contre le Brésil, lorsque le grand patriote brésilien Olivier lança son ultimatum. On sait qu’au cours de cette lutte Saint-Clare, à la tête d’une petite troupe, attaqua Olivier, à la tête, lui, d’une armée nombreuse, et qu’il fut fait prisonnier après une résistance héroïque. On sait aussi qu’après avoir été fait prisonnier, et au scandale du monde civilisé, Saint-Clare fut pendu à l’arbre le plus proche. Et c’est ainsi qu’on le retrouva, après que les Brésiliens eurent battu en retraite, son épée brisée attachée autour du cou.

Arrivé là, le Père Brown s’aperçoit que quelque chose cloche dans cette histoire ‘connue de tous’ : Saint-Clare, qui était toujours un modèle de prudence, plus attaché au devoir qu’au panache a lancé une attaque insensée qui s’est révélée désastreuse ; Olivier, qui avait la magnanimité d’un chevalier errant et libérait toujours ses prisonniers, a cruellement tué Saint-Clare. Soucieux d’éclaircir ce mystère, le Père Brown recourt à une métaphore :

Où le sage cache-t-il une feuille ? Dans la forêt. Mais que fait-il s’il n’y a pas de forêt ? […] Il en fait pousser une pour cacher la feuille […]. C’est un terrible péché.[…] Et s’il fallait cacher un cadavre, il créerait un champ de cadavres pour égarer les recherches.

Le dénouement de la nouvelle s’articule autour de l’hypothèse d’un côté sombre et corrompu chez le héros anglais : Sir Arthur Saint-Clare était un homme qui

lisait sa bible. C’est là ce qui causa sa perte. Quand les gens comprendront-ils qu’il est inutile pour un homme de lire sa bible s’il ne lit pas aussi celle des autres ? Un imprimeur lit la Bible et y repère des coquilles. Un mormon lit sa bible et y trouve la polygamie ; un adepte de la science chrétienne lit la sienne et y découvre que n’avons ni bras ni jambes. Saint-Clare était un vieux soldat anglo-indien ; il était protestant. […] Bien entendu, il trouva dans l’Ancien Testament tout ce qu’il pouvait désirer – la luxure, la tyrannie, la trahison. Oh, je veux bien croire qu’il fut honnête, selon l’expression courante. Mais à quoi bon être honnête quand on vénère ce qui ne l’est pas ?

Dans la jungle brésilienne, juste avant la bataille fatale, le général rencontra un problème inattendu : son aide de camp, le major Murray, avait, on ne sait comment, deviné l’horrible vérité ; aussi, alors que la troupe progressait lentement à travers l’épaisse végétation, Saint-Clare passa-t-il Murray au fil de son épée. Mais que faire maintenant de ce corps dont la présence allait être difficile à expliquer ?

Il pouvait rendre le cadavre moins explicable. Il pouvait créer un monceau de cadavres pour dissimuler celui-ci. Vingt minutes plus tard, huit cents soldats anglais s’acheminaient vers leur mort.

Mais ensuite les choses se gâtèrent pour le général : les survivants devinèrent, on ne sait comment, ce qu’il avait fait – ce furent eux, et non Olivier, qui tuèrent le général. Olivier, auquel les soldats s’étaient rendus, les avait généreusement libérés puis il s’était retiré avec ses hommes ; les survivants jugèrent alors Saint-Clare, le pendirent, puis, afin de préserver la gloire de l’armée anglaise, occultèrent leur acte en racontant qu’Olivier avait fait exécuter le général.

‘L’épée brisée’ s’achève dans l’esprit des westerns de John Ford qui privilégient la légende héroïque au détriment de la vérité (cette fin rappelle celle du Massacre de Fort Apache, avec la harangue de John Wayne aux journalistes sur l’implacable lieutenant-colonel promu général à titre posthume, joué par Henry Fonda) :

Des millions d’hommes, qui n’ont jamais eu affaire à lui, aimeront comme un père cet homme que les rares dernières personnes qui l’ont connu traitèrent comme du fumier. Il sera honoré comme un saint ; et la vérité à son sujet ne sera jamais dévoilé, parce que j’ai finalement résolu de me taire.

Slavoj Žižek.

Vérité, mensonge ? … Mais, au fait, quelle est la morale de cette histoire ?


Slavoj Žižek, Pour défendre les causes perdues, trad. de Daniel Bismuth, Bibliothèque des savoirs, Flammarion, 2012.
Gilbert Keith Chesterton, L’épée brisée, trad. d’Émile Commaerts, révisée par Anne Guillaume, in Les Enquêtes du Père Brown, Omnibus, 2008.

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