VERS L’AFFOLEMENT [PIERRE SCHNEIDER / BRAM VAN VELDE]

bvv-composition-150x130Il n’est pas de Paris sans Louvre, et selon la tradition il n’est pas d’artiste plasticien, étudiant ou confirmé, sans la fréquentation des œuvres qui y sont exposées — avec l’autorisation de les copier, à condition que ce ne soit jamais à l’échelle 1:1. De ce rapport souvent amoureux, parfois problématique au “plus grand musée du monde”, le critique d’art Pierre Schneider, au début des années quatre-vingt-dix, a conçu un livre d’entretiens — de “dialogues” — avec une dizaine des peintres des plus connus qu’il avait “traîné” là au fil des années (Chagall, Giacometti, Miró…). L’intérêt de la démarche, outre d’éclairer le rapport de l’artiste à ses pairs, réside dans la multiplicité des approches, la diversité des sensibilités qui s’exacerbent au contact de l’œuvre autre. Dans ce que je nommerai la “divergence” — et par affinité personnelle certainement — je retiendrai ce bout de promenade dans les galeries du Louvre en compagnie de Bram van Velde*.

 

[…]

Porte Denon, nous hésitons. Droite ? gauche ? “Le Louvre, c’est comme une ville, on n’en connaît jamais que son quartier.” Les mosaïques d’Afrique du Nord, les portraits du Fayoum, vers lesquels je le dirige, il ne les avait jamais vus. C’est tellement loin de lui, il se sent si peu concerné qu’il devient la bienveillance même. Il admire et, devant la mosaïque au bélier, déclare, aussi agréablement détaché qu’un touriste :

— C’est très beau.
— Beau ?
— Oui, mais ce n’est pas mon monde. Le monde de l’architecture — et des œuvres conçues pour l’architecture — va vers la beauté. La vraie peinture va vers la laideur, vers l’affolement.

L’architecture se situe, à l’instar des objets, dans l’espace réel, où tout est simple, libre de contradictions. L’œuvre “décorative” participe de ce bonheur, de cette plénitude des choses auxquelles l’être est donné. Or, van Velde ne se sent engagé qu’à partir du moment où la peinture devient “impossible”, où son absurdité même lui permet d’exprimer l’absurdité de la condition humaine. “À partir de Rembrandt”, dit-il à partir de l’invention du tableau de chevalet, de Giotto, de la peinture moderne, pourrions-nous ajouter. À partir du moment où la peinture a voulu rendre sur une pellicule mince et limitée l’épaisseur et l’immensité du monde existant. C’est à dire que van Velde ne reconnaîtra “son monde, sa famille” qu’au premier étage, où se déploie le cycle post-renaissant**. Là : “Si l’on considère l’art sérieusement, ce n’est pas sérieux, quelque part. C’est une histoire pour rire, mais qui fait pleurer. Ou le contraire.”

delacroix-sardanapale-150x117Il éclate de rire, et me voici brusquement sensible, de manière aiguë, au grotesque de l’entreprise picturale : imaginez des gens faisant la queue aux guichets de la Caisse d’épargne pendant que gonflent les eaux du déluge. Et d’autant plus sensible que nous passons devant les “grandes machines” de Gros, Guérin, Girodet. Le Sacre de David prend une allure de canular grandiose. Mais van Velde ne rit plus. Ce qui le gêne ici, ce n’est pas l’absurdité, mais l’inconscience devant elle, et je suppose qu’il doit ressentir à la vue de ces toiles la rage, le dégoût éprouvés par Pascal envers ceux qu’asservit le “divertissement”. Il se tait, et son regard se fait neutre, ne se ranimant vraiment que devant le Sardanapale de Delacroix : “Ça donne le frisson, non ? C’est le portrait du voyeur. Affreux ! Ça touche à l’affolement, au cauchemar. Dans ma dernière œuvre, dans l’atelier, j’ai découvert ce même poignardement. Je l’avais tournée plusieurs semaines contre le mur pour ne plus la voir. Je voyais ce poignardement, et je pensais vaguement à ce Delacroix. Mais, chez lui, l’horreur est dans le visible ; chez moi, dans l’invisible, ce qu’on devine seulement.”

Ainsi, van Velde reconnaît ceux de sa famille, non au niveau de la plastique, mais de la vie, qui pour lui est “un genre de cauchemar. Il y a de ça chez tous les peintres. Seulement, nous avons un peu plus le courage pour l’affronter. La frontière de l’angoisse s’est déplacée”.

Toute la peinture est absurde, mais la conscience de l’absurdité, génératrice de l’angoisse, modifie étrangement cette perspective. À défaut de conscience, van Velde cherche chez ses devanciers l’inquiétude secrète, diffuse, sans motif apparent, et que vient confirmer, en un éclat soudain, l’aveu involontaire. Ceux que son regard sollicite au musée, ce sont les préfigurateurs, d’autant plus convaincants qu’ils s’ignorent, de son évangile de l’impossible.

[…]

Pierre Schneider, Les dialogues du Louvre, pp. 230-231, Adam Biro, Paris, 1991… et #Pierre Schneider

Bram van Velde, Composition, 1973, gouache sur papier, 140 x 154 cm, collection Michel Guy.

Eugène Delacroix, La mort de Sardanapale, 1827, huile sur toile, 392 x 496 cm, musée du Louvre, Paris.

* Pour ce qui est de Bram van Velde : BRAM VAN VELDE, PEINTRE-CLÉ, HOMME SERRURE publié dans CAMINANTE et #Bram van Velde

** Il s’agit de l’“ancien Louvre”, avant le grand remaniement des années 1980-1990.

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en novembre 2003.

2 réflexions au sujet de “VERS L’AFFOLEMENT [PIERRE SCHNEIDER / BRAM VAN VELDE]”

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