VOLTIGENT PARTOUT LES GROSEILLES [LOUIS ARAGON]

J’avais, à l’âge où l’on apprend à aimer les poèmes, été singulièrement frappé par ces vers de Rimbaud

Mais des chansons spirituelles

Voltigent partout les groseilles

tels qu’ils figuraient sous le titre Patience (D’un été…) dans l’édition Vanier. On veut aujourd’hui (édition critique, Mercure de France) qu’ils se lisent

Voltigent parmi les groseilles

et sans doute qu’il en est ainsi. Mais je ne puis refaire le chemin parcouru et, pour moi, tant que je vivrai, je lirai Voltigent partout… avec cet étrange transitif du verbe voltiger, qu’on peut me dire être une faute, et que je persiste à considérer comme une beauté.

L’art des vers est l’alchimie qui transforme en beautés les faiblesses. C’est le secret des plus mystérieuses réussites de la poésie, française au moins. Où la syntaxe est violée, où le mot déçoit le mouvement lyrique, où la phrase de travers se construit, là combien de fois le lecteur frémit. Qui donc disait que la poésie s’arrête où dans les vers apparaît l’inversion ? C’était quelqu’un qui réagissait à une mode, à une routine de l’imitation des classiques, non pas quelqu’un qui s’exprimait, touchant l’essence de la poésie, ou il faudrait jeter aux orties presque tout ce qu’il y a d’admirable chez Mme Desbordes-Valmore :

… Ah ! sans mélancolie

Reverras-tu des fleurs retourner la saison ?

Aussi bien, suivant le jugement courant, que penser de vers comme

… L’ironie embaumée a remplacé la pierre

Où j’allais, d’une tombe indigente héritière,

Relire ma croyance au dernier rendez-vous…

“Une ironie qui remplace une pierre où Madame va relire une croyance à un rendez-vous !” Je vois ici danser le ventre du commentateur ex cathedra, et pourtant ceci est la poésie.

Je me souviens qu’un professeur nous donnait pour exemple de ce qu’il ne fallait pas écrire cet extraordinaire passage de Rotrou :

Au retour de la chasse, hier, assisté des miens,

Le carnage du cerf se préparant aux chiens,

Tombés sur le discours des intérêts des princes,

Nous en vînmes à l’art de régir les provinces…

et il est vrai qu’il n’y a rien de plus fautif. Ce professeur avait raison : il avait pour tâche de former des bacheliers, et non des poètes. Mais je ne puis quitter Rotrou sans m’arrêter à une autre de ces beautés maudites (c’est un peu plus loin dans la tragédie de Venceslas)

Apprenons l’art, mon cœur, d’aimer sans espérance

qui provient toute de cette distorsion de l’expression l’art d’aimer par une incidente que mon professeur donnait pour le type de l’invocation ridicule. Allez-y, ne vous gênez pas, déplacez ce cœur à tout point du vers, et vous verrez qu’il n’en reste rien. Et sans lui le lecteur fera toujours un contresens (l’art d’aimer, venant d’un coup, rompt la liaison des mots aimer sans espérance, qui est l’essentiel ici, car ce n’est pas que d’aimer il s’agit).

L’attrait extraordinaire qu’on souvent les poètes des siècles pré-classiques a sa source dans la liberté de leurs phrases, dans les incorrections qu’elles contiennent, ce mauvais ton, non des mots mais de leur flexion, qui les ont fait si longtemps écarter du trésor national. L’âge leur permet ce qu’on vous interdit, et rend eux poétiques des tours qui ont paru forcés, qui n’étaient peut-être que maladresse.

[…]

Louis Aragon, Les yeux d’Elsa, 1942, Arma virumque cano – Préface, page introductive.

Il me paraît non seulement important mais aussi nécessaire de placer ici un commentaire qui est, par ailleurs, publié ci-dessous.

Les poètes ont volé ce qu’il y a de plus fou et de plus libre au monde des prisons mentales, et l’âpre liberté qui coule dans leurs vers nous donne cette ivresse qui n’appartient pas à un alcool…, fût-il bu chez Apollinaire !

Les roses embaument, encloses entre les pages comme au premier jour de leur printemps, dans les livres de la poésie !

Hécate 

Ferrat chante Aragon • 1971
Jean Ferrat / Les poètes
 

3 réflexions au sujet de “VOLTIGENT PARTOUT LES GROSEILLES [LOUIS ARAGON]”

  1. Les poètes ont volé cequ’i y a de plus fou et de plus libre au monde des prisons mentales, et l’âpre liberté qui coule dans leurs vers nous donne cette ivresse qui n’appartient pas à un alcool… fût-il bu chez Apollinaire !

    Les roses embaument encloses entre les pages comme au premier jour de leur printemps dans les livres de la poésie ! …

    Hécate

  2. Où étaient les verrous
    est l’océan ouvert

    Henri Michaux “Face aux verrou”

    A Henri Michaux
    Musique scindée, la pensée

    écrit la bouche dédoublée
    a l’infini, au travers
    des yeux nuls
    embrasés

    le cri
    campé dessus
    se suspend, la dune
    enfin située
    vers lui s’élance dans le neuf
    le consulte une fois
    -assiégé de ferveur bondissante-
    pour toutes.

    Brûlure,
    ivre
    la marque de Caïn dans la neige des bois
    (gerbe, martèlement à mi-voix),
    éclairée,fouillée
    par le carilon soudain
    et tenace derrière le sureau,
    s’ensommeille, s’endort.

    L’autre mesure déviée
    nourrit une source
    Fumeuse.

    Paul Celan traduit par Jean-Claude Schneider.

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